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Et s'il n'en restait qu'un…

Intervention de Charlotte Maume, 27 novembre 2009

Lequel de ces albums qui au fil des années, nous sont apparus comme essentiels emporterions-nous sur une île déserte ? Un seul ! Lequel et pourquoi ?Un seul livre d’images à emporter sur une île déserte, loin de toute sollicitation marchande…Un seul livre choisi parmi l’immense production d’albums publiés actuellement en France par des éditeurs pour la jeunesse…Un seul à garder ? Un seul à lire et relire, et relire toujours…

 Vous avez dit « île déserte ? »

Je dois vous l’avouer, si je devais me retrouver sur une île déserte, ce ne serait pas par choix ! Probablement un naufrage, un exil forcé, ou encore une panne de réacteur… car je ne suis pas a proprement parler une misanthrope, et bien qu’il soit parfois difficile de trouver sa place dans le monde environnant, je n’envisage pas encore de le déserter… j’espère encore avoir des choses à y accomplir !

Donc, si je me retrouvais forcée à la solitude sur une île déserte, je suis à peu près sûre que mes premières pensées (après la panique) seraient liées à ma survie. Une fois ces petits problèmes techniques réglés… je me consacrerais à la recherche d’un hypothétique Vendredi, censé me sauver d’une folie imminente. Mais, sur cette île-là, de Vendredi il n’y a pas… alors que faire ?! Surtout ne pas me couper totalement du monde, mais comment ?

Converser avec un auteur

Ce dont je suis sûr, c’est que dans ma valise, miraculeusement rescapée elle aussi de la catastrophe, il y aurait (outre mes chaussettes rouges et jaunes à p’tits pois) de la lecture qui me permettrait de relier ma pensée à celle d’un autre : un ou deux romans, quelques magazines ; et puis cet album : « L’Arbre sans fin » de Claude Ponti.

Cet album, comme beaucoup d’ouvrages qui nous marquent dans la vie quand on est bercé par les histoires, est lié à mon parcours personnel, et je me dois de vous en relater la partie qui nous concerne, pour comprendre pourquoi j’ai choisi ce livre là, et pas un autre.

 Une enfance au pays des livres…

Les livres phares de mon enfance

Petite, parmi toutes les histoires que me lisait ma mère, certaines ont laissé une trace indélébile dans ma mémoire : Les Trois brigands et Le Géant de Zeralda de Tomi Ungerer, Max et les Maximonstres de Maurice Sendak, Monsieur l’ogre et la reinette de Grégoire Solotareff, étaient incontestablement mes albums préférés, me faisant frissonner de peur avec délectation. Je redemandais inlassablement Petit-Bleu et Petit-Jaune de Leo Lionni, espérant avec impatience que chacun d’eux retrouve son aspect d’origine afin de réintégrer le foyer familial (au grand dam de ma mère, lassée de me lire toujours la même histoire…), et surtout Juju le bébé terrible de Lindgren Barbro et Eva Eriksson (réédité sous le titre La Maman et le bébé terrible), l’histoire la plus jubilatoire de mon enfance : un petit garçon collectionnant les pires bêtises qu’un enfant puisse faire subir à sa mère, et pourtant cette dernière ne cesse de l’aimer et lui pardonne tout ! Enfin, je garde un souvenir mémorable de Cache-cache cochons d’Arlene Dubanevich, où l’on observe avec plaisir une partie de cache-cache géant avec un cochon censé trouver une centaine de ses compères dissimulés dans la maison, ces derniers apparaissant aux yeux du lecteur à toutes les pages alors que le cochon chargé de les trouver n’est pas fichu d’en voir un seul !

Une sélection de pédagogues…

Voilà les histoires qui m’ont accompagnée dans mon enfance, histoires triées sur le volet par une mère institutrice en école maternelle (qui avait sans nul doute des stock-options chez l’École Des Loisirs…) et un père animateur socioculturel, qui n’adhéraient pas vraiment aux Martine à la maison et Martine va déménager qui m’attendaient chez mes grands-parents et que je retrouvais avec plaisir.

 Un retour aux sources : la découverte de L’Arbre sans fin

Lectures scolaires ; déboires ou soif de lire ?

Et puis j’ai grandi : terminé les histoires du soir et les lectures d’albums, me considérant sans doute trop grande pour ce genre de livres, j’ai découvert les joies (et les peines…) des grands classiques de la littérature. Au programme scolaire : livres imposés avec d’heureuses découvertes mais aussi des refus de lectures liés à l’obligation de lire et de décortiquer le moindre paragraphe… J’aurais aimé connaître à l’époque les « Dix droits du lecteur » énoncés par Daniel Pennac (dans Comme un roman) afin de crier au scandale et faire valoir mes droits :

  • le droit de ne pas lire
  • le droit de sauter des pages
  • le droit de ne pas finir un livre
  • le droit de relire
  • le droit de lire n’importe quoi
  • le droit au bovarysme
  • le droit de lire n’importe où
  • le droit de grappiller
  • le droit de lire à voix haute
  • le droit de nous taire « Ces dix droits se résument en un seul devoir : ne vous moquez jamais de ceux qui ne lisent pas, si vous voulez qu’ils lisent un jour ».

Heureusement, tous les profs de français ne sont pas des tortionnaires et les documentalistes des collèges et lycées peuvent être de bon conseil ! J’ai eu également la chance de connaître une bibliothécaire jeunesse qui m’a fait découvrir l’univers des romans ados contemporains et la bande dessinée.

D’où l’utilité d’une librairie jeunesse !

Bref, plus d’albums jusqu’à ce que je rentre dans cette librairie jeunesse à Tours, il y a maintenant neuf ans. Je venais juste d’emménager dans cette nouvelle ville pour mes études, je déambulais avec mon plan à la main dans les rues piétonnes, et je repère cette vitrine de librairie avec un livre mécanique dont les pages tournent toutes seules. L’histoire qui défile, c’est Ma culotte d’Alan Mets, et je me surprends à sourire en la lisant. Je décide de rentrer dans la librairie « Libr’enfant » spécialisée jeunesse et là, sur les étagères, je redécouvre avec émotion les albums de mon enfance que je n’avais pas lu depuis de nombreuses années.

Ponti : un univers hors-norme, débordant d’imaginaire

Sur un présentoir se trouve L’Arbre sans fin (vous voyez, on y arrive tout de même !) de Claude Ponti, auteur qui jusqu’à cet instant m’était totalement inconnu. La couverture représentant un feuillage épais et étouffant dans lequel fourmillent moult détails, les personnages mi-humains mi-animaux, et le titre plutôt intriguant, tous ces premiers éléments visuels m’attirent.

Je m’installe pour lire l’album et je suis d’emblée séduite par les illustrations denses et l’univers merveilleux imaginé par l’auteur. Depuis, j’ai eu l’occasion de me rendre compte que beaucoup d’adultes sont réfractaires à l’univers de Ponti (sauf dans les milieux « avertis »), perçu comme trop fantasque voire effrayant avec ses illustrations grouillantes d’objets et de personnages, ses inventions de mots sans queue ni tête, bref un univers non conforme aux attentes culturelles habituelles. Le regard de l’adulte attache une grande importance au texte et passe peu de temps à contempler les illustrations, adopte une lecture linéaire du livre, dépourvue d’aller-retour.

Une lecture sensible, sans a priori « d’adulte »

Moi, j’ai eu la sensation de « plonger » dans le livre, de me laisser immerger complètement dans ce conte initiatique, comme je l’observe lors des animations lecture chez les enfants qui sont séduits par les livres de cet auteur et tissent une passerelle avec les adultes : ce sont souvent eux qui amènent leurs parents à apprécier Ponti. Les enfants vont et viennent dans les illustrations fourmillantes, peuvent rester un long moment à contempler une page, revenir en arrière, effectuer un saut « espace-temps » dans la lecture, ne s’embarrassant pas des « conventions » ou des « bonnes façons » de lire. Ils aiment les jeux de langue, l’invention d’un vocabulaire mystérieux et porteur d’imaginaire.

 L’Arbre sans fin : histoire d’un coup de cœur littéraire

L’analyse d’une non-analyste !

J’ai choisi aujourd’hui de ne pas vous lire à voix haute L’Arbre sans fin, méthode qui peut paraître frustrante à ceux qui ne connaissent pas cet album mais qui vous donnera sans nul doute l’envie de le découvrir par vous-même ! Il me semble inconcevable de vous raconter cette histoire sans pouvoir m’attarder avec vous sur chaque illustration, éléments indissociables dans la narration texte/images.

Claude Ponti a dit un jour, en parlant de ses albums : « on m’attribue beaucoup plus de choses que je n’en mets, mais comme il y en a qu’on ne m’attribue pas faute de les voir, nous sommes quittes ». J’adhère complètement à ce propos, car ce que je m’apprête à partager avec vous ce n’est en aucun cas une analyse d’album – ce que je ne saurais faire, si ce n’est de façon parcellaire – mais simplement vous exposer les raisons qui ont fait de ce livre d’images un livre incontournable pour moi.

Premières images de l’Arbre sans fin : une entrée en matière rassurante

Dans L’Arbre sans fin, nous suivons le cheminement d’Hipollène, une enfant mi-humaine mi-animale qui vit paisiblement au sein d’une famille unie, au cœur d’un arbre protecteur et infini : « au bout d’une branche, il y a toujours une branche, et des feuilles, beaucoup de feuilles. Plus loin que très loin, le feuillage est bleu, presque invisible. Ça s’appelle le ciel » (p.8).

Les scènes premières de l’album sont très rassurantes : une maison faite de formes douces et rondes juchée au bord d’une réserve d’eau, au cœur d’un arbre bienveillant : pas besoin d’essayer d’en partir, grand-mère l’a dit et « grand-mère sait tout » (p.9), cet arbre est sans fin ! Il prodigue un toit, de la nourriture, promenades et jeux, d’autres animaux semblent y nicher en toute sécurité. Cette impression est renforcée par le caractère affirmatif du texte, qui confère une certaine assurance aux propos.

La chasse aux glousses, ou l’acquisition d’une autonomie nouvelle

On apprend que c’est un grand jour pour Hipollène : son père l’emmène, épuisette au dos, à la chasse aux glousses pour la première fois, qui va s’avérer être une bonne partie de rigolade ! Les glousses ne sont autres que des gousses de graines qui rigolent quand on les chatouille, et pour les faire rire, il faut le faire avec technique, ce que le père enseigne à la fille : « Front-d’Eson chatouille une glousse derrière la nuque. Bien chatouillée, une glousse ne peut pas résister. Elle est obligée de rire. C’est plus fort qu’elle » (p.11). Dans cette séquence, on devine la complicité qui unit père et fille, et la volonté d’autonomie du parent envers son enfant : il prépare Hipollène à se débrouiller toute seule par la suite.Les chatouilles ramènent inévitablement aux plaisirs d’enfance de tout un chacun, et au plaisir jubilatoire que ces jeux de mains procurent, comme dans Les Chatouilles de Christian Bruel et Anne Bozellec.

Embrouillaminis espace/temps

Lorsqu’on prend le temps d’observer les illustrations (notamment pp. 10-11), on s’aperçoit que Ponti prend des libertés avec l’espace et le temps : bien que chaque vignette soit délimitée par un cadre, le décor naturel se poursuit virtuellement d’une image à l’autre, on aperçoit même une chenille, lovée entre les feuilles, qui se retrouve « divisée » entre les 2 images de la p.11. Ce qui est étonnant vu que l’action continue de se dérouler et le lecteur retrouve Hipollène et son père en pleine partie de chasse dans les différentes images. Ponti joue avec le continuum espace/temps et fait fi des conventions habituelles, proposant au lecteur de nouveaux horizons de lecture.

Un dur retour à la réalité : la mort d’un être aimé

La transition est rude : après cette chasse jubilatoire, on apprend qu’un grave évènement s’est déroulé pendant leur absence : « Grand-mère est morte » (p.13). On le comprend grâce à un étrange phénomène : « Des milliers de petites gouttes de lumière entourent la maison d’Hipollène. […] Ce sont des larmes, dit son père. L’arbre pleure. Quelque chose est arrivé. Hipollène a du mal à bouger. » (pp.12-13)La détresse est presque palpable, et les parents d’Hipollène ne lui sont d’aucun secours à cet instant : « Sa mère a une voix de toute petite fille et des larmes transparentes et silencieuses. Hipollène serre la main de son papa. C’est comme si elle était dans ses bras » (pp.13-14). On observe aussi des larmes dans les yeux du père qui ne dit mot.

Le berceau de voyage : une vision assez conventionnelle de la mort (si, si !)

L’image de la grand-mère qui repose dans « son berceau de voyage » (p.13) est très forte, on prend pleine conscience du cycle de la vie, de la naissance jusqu’à la mort, représenté par les trois femmes de la famille : la fille, la mère et la grand-mère. Il y a un côté très poétique à ce départ dans la nuit, telle une étoile parmi les étoiles… En même temps, c’est une vision « romantique » et assez classique d’un départ vers l’au-delà qui nous permet de digérer cet évènement douloureux, d’autant plus que l’on imagine que cette mort est due à la vieillesse, plus tolérable qu’un accident par exemple.

Retour aux origines : les racines de l’arbre

Hipollène ressent une peine intense qu’elle ne peut partager avec des adultes qui semblent anéantis par le chagrin. Elle éprouve « un grand trou dans son amour. Elle est si triste, si triste toute entière qu’elle se transforme en larme » (p.16). Elle chute au travers du feuillage, recroquevillée sur elle-même, et atterrit au pied de l’arbre, près des racines, aux origines de l’arbre. À ce moment de l’histoire, Hipollène (dans sa robe rouge) me fait penser au Petit Chaperon Rouge qui se retrouve seule dans la forêt et doit cheminer sans l’aide des adultes. À la différence près que la mort de sa grand-mère va être l’élément déclencheur de son parcours initiatique.

Une confrontation terrifiante avec Ortic

Là, tout ce qui l’entoure est extrêmement inquiétant : squelettes, « branches-os », pourritures, insectes-objets… Soudain elle prend conscience qu’elle n’est plus seule : « quelque chose la guette. Quelque chose avec des dents pointues et des yeux méchants. Quelque chose qui tue. C’est Ortic, le monstre dévoreur d’enfants perdus. Ses racines sont nues et ses dents pointues glacent le sang » (pp.18-19). Les racines d’Ortic sont nues, preuve de sa sauvagerie, réveillant en nous les peurs les plus archaïques. Encore une fois je fais le rapprochement avec le Petit Chaperon Rouge : Ortic, c’est le loup d’Hipollène, abandonnée à son sort par les adultes. On est à deux doigts de crier « Pitrouille ! Pitrouille ! » comme Okilélé (dans Okilélé de Claude Ponti). La notion de dévoration est terrifiante, mais les couleurs et le fait que l’image soit « contextualisée » désamorcent une partie de cette angoisse. Et puis on peut toujours fermer le livre si le besoin s’en fait sentir…

Peur/pierre, distorsion du temps et contemplation

Hipollène a tellement peur qu’elle se transforme physiquement en pierre, et on la comprend ! Du coup, Ortic ne peut pas la manger, et comme il n’est pas patient il finit par partir. Elle demeure pierre durant « sept saisons merveilleuses » (p.20). En fait, on apprendra plus tard qu’une seule journée s’est déroulée, mais comment ne pas opérer une distorsion du temps lorsqu’on vit autant d’émotions et d’évènements en si peu de temps ?

La double page (20-21) où Hipollène semble être en « gestation » est fabuleuse : chaque image est identique à la précédente, sauf dans les tons de couleur. On a vraiment la sensation du temps qui s’étire lentement. C’est plutôt rare un auteur qui nous offre un moment de pure contemplation. Ce lieu où se fige Hipollène ressemble étrangement à une matrice féminine, on pense à une renaissance. Je n’avais pas remarqué cela avant que quelqu’un me le montre il y a peu de temps, maintenant je ne vois plus que ça ! Comme quoi, on peut relire et relire encore un album comme ceux de Ponti, on n’a jamais fini de faire des découvertes au fil des pages.

Hipollène au cœur d’une lignée, à la recherche de son identité : la Mère-vieille-du-monde

Peu à peu, Hipollène redevient elle-même. Elle suit une mélodie qui lui rappelle les sons entourant sa maison. En fait, « c’est la Mère-Vieille-du-Monde. Hipollène écoute la brume de musique qui lui chante la chanson de l’arbre. Avec la voix de toutes ses Grand-Mères. » (p.23). Dans l’illustration, on voit apparaître au cœur de la brume musicale les noms de toutes ses grand-mères et de sa mère, puis enfin le sien « Hipollène, celle-qui-choisira-son-nom » (p.23), lui signifiant sa place future, mais non acquise pour l’instant, dans la généalogie familiale. On comprend que sa quête ne fait que commencer.

Alors une plante étrange portant un collier ressemblant à celui de sa mère (tiens, elle serait « passée par là » un jour elle aussi…) pousse aux pieds d’Hipollène, et l’ombre de cette fleur qui s’allume creuse un passage dans l’écorce de l’arbre. Elle s’y engouffre et erre dans le labyrinthe de racines pendant de longues heures. Le désespoir commence à la gagner, mais enfin une issue s’offre à elle « et juste au moment où elle va pleurer pour se reposer, elle rencontre trois portes qui cherchent aussi la sortie. Hippolène ouvre une porte. Elle est sûre que c’est la bonne et qu’elle va rentrer chez elle » (p.27).

Que la quête commence : erreurs de parcours

Mais il n’est pas encore temps pour Hipollène de rentrer au domicile familial, elle n’a pas trouvé son nom, il est trop tôt… « Voilà qu’elle tombe dans un grand trou sans fond. Et puis dans l’espace au milieu des étoiles et des planètes. » (p.28). Elle atterrit finalement sur une planète où se trouvent d’étranges « insectes-miroirs ». Elle doit choisir un miroir dans lequel se reflète son vrai reflet : « elle choisit un miroir un peu triste, mais avec un reflet qui semble exact. Elle y entre » (p.31). Mais ce n’est pas le bon… elle se retrouve happée par l’obscurité.

Elle n’était pas sûre d’elle, sûrement pas prête à affronter un reflet qui ne lui renvoie pas une Hipollène aguerrie, elle se sent perdue et triste, tout comme le miroir de son choix, sa quête identitaire n’est pas achevée. Ce que je trouve fascinant dans ce passage de l’histoire c’est le statut de l’erreur : on peut se tromper, on ne détient pas toujours la bonne réponse, on ne prend pas toujours le bon chemin… Mais même au bord du gouffre, on peut entrevoir une lueur d’espoir. Pour Hipollène, ce sera la lumière d’une « loupiote perchée sur une bosse de noir » (p.33) qui s’installe dans sa chevelure et va la guider vers le chemin du retour. Là, emplie d’une nouvelle assurance, elle a une idée (lumineuse !) : « les faux miroirs ne connaissent pas la loupiote. Ils n’ont pas encore eu le temps d’inventer son reflet. Hipollène plonge dans le vrai miroir. C’est le seul qui reflète la loupiote dans ses cheveux ». (p.35). Telle Alice au Pays des Merveilles, elle passe de l’autre côté du miroir. Effet miroir aussi pour le lecteur, cela nous renvoie à nous-mêmes, à notre propre quête d’identité, à la représentation que nous avons de nous.

Jeux de langues et « bons mots »

Elle est immédiatement propulsé dans le palais des « Moiselles-d’Égypte ». Là encore, Ponti nous donne à écouter, à savourer un magnifique jeu de langue, tel les glousses, les miroirs qui réfléchissent à voix basse, la mère-vieille-du-monde, les portes qui cherchent la sortie, etc. « Une Moiselle s’approche d’Hipollène… et lui donne une grosse perle. Maintenant, elle a exactement le même collier que sa mère » (pp. 36-37) Un peu plus loin dans le texte, on apprend que « la grosse perle est une graine d’arbre » (p.39). Alors si ses grand-mères et sa mère sont passées par ces étapes elles aussi, elle est en train de construire sa propre identité (fin du parcours initiatique, de la quête identitaire) ; dans un futur proche elle aura sûrement son arbre avec sa propre descendance. Peu à peu, elle quitte l’enfance…

Une prise de conscience du monde et de l’humanité

Du haut de ce palais, elle entend la chanson de son arbre et l’aperçoit parmi une multitude d’autres arbres, pareils au sien. Elle prend conscience qu’elle fait partie d’un tout et que son arbre n’est pas infini : « Elle n’arrête pas de penser. C’est comme une voix dans sa tête qui répète doucement : mon arbre n’est pas sans fin. J’ai vu ses bords. Et après, il y a d’autres arbres. Des centaines de centaines d’autres arbres ». (p.38). Cela me fait penser à la séparation de la fusion mère-enfant : c’est au départ une déchirure, une découverte pour l’enfant qui est angoissante (qu’y a-t-il au-delà ?) et simultanément c’est une acquisition d’autonomie, une conquête de l’inconnu, une découverte de nouveautés sans cesse renouvelée ! Et, plus tard, l’enfant comprend que d’autres vivent les mêmes choses, qu’il fait partie d’une famille, d’un groupe de pairs, qui eux-mêmes font partie d’un groupe social, etc., etc. de quoi avoir le vertige mais de quoi se conforter au monde aussi.

Une nouvelle maturité : l’ultime confrontation avec Ortic

Elle quitte le palais à bord d’un escalier et descend au pied de son arbre… « Mais Ortic est encore là. Prêt à mordre, caché au même endroit. Il bondit sur Hipollène qui est devenue très brave. Je n’ai pas peur de toi ! Hurle Ortic. Moi non plus, je n’ai pas peur de moi ! répond Hipollène » (p.39)Confrontation ultime entre Hipollène et Ortic, qui, terrassé par la nouvelle assurance de sa proie, « se met à pourrir sur pied comme une vieille salade moisie » (p.41) Ortic passe du monstre terriblement effrayant au stade de légume ridicule qui ne ferait pas de mal à une mouche. Et la réplique d’Hipollène en dit long sur son état d’esprit : elle est maintenant brave, elle a acquis une maturité toute neuve. Elle assume sont identité. Ortic devait avoir senti la différence puisqu’il a ressenti le besoin d’exprimer qu’il n’avait pas peur d’elle.Il est rare d’aborder la mort et la pourriture dans un même album jeunesse, pourtant, aussi terrible soit-elle, la décomposition fait partie du cycle de la vie.

Rites de passage : la fin d’une enfance ou l’identité affirmée

Hipollène remonte dans son arbre et rentre chez elle. Bien qu’elle ait vécu de nombreuses épreuves, un seul jour s’est écoulé (ce qui justifierait le fait que les parents ne se soient pas inquiétés de sa longue absence).Sa mère l’aperçoit et « la serre très fort dans ses bras » (p.43). Rien n’a changé, le bruit des feuilles est toujours le même, la maison n’a pas bougé. Pourtant, les choses ont évolué pour Hipollène, comme nous le prouve la scène finale : « pendant que son père lui fabrique une épuisette rien que pour elle, sa mère lui fait une coiffure de grande fille » (p.44) Elle a passé une sorte de rite initiatique, tout comme ses aïeules, elle n’est plus une enfant mais une jeune fille, avec une coiffure de grande comme sa mère (dernière image du livre) et une épuisette personnelle comme son père. « Dehors, l’arbre s’endort. Hipollène pense à son nouveau nom : Hipollène-la-découvreuse » (p.44). Son nom se rattache comme tous les membres de sa famille au vocabulaire de l’arbre (Front-d’Eson, Orée d’Otone, Faîtencime, etc.). Tels les peuples indiens, son nom est créé à partir des actes qui la caractérisent, elle a finalement achevé sa quête identitaire et s’est émancipée.

Je vais m’arrêter là pour cette vision personnelle et commentée de L’Arbre sans fin, mais il y aurait encore tant à dire… En tous les cas, il y a autant de façons de recevoir l’album et de l’interpréter qu’il y a de lecteurs. La force d’un album tel que celui-ci, c’est de faire écho à nos propres questionnements, vécus, ressentis. En quelque sorte, il nous parle de nous, des autres et du monde qui nous entoure.

 De l’utilité des albums jeunesse

A la suite de ma première lecture de L’Arbre sans fin, je suis régulièrement revenue dans cette fameuse librairie et je me suis passionnée pour la littérature jeunesse. J’ai eu la chance de pouvoir allier ma formation d’animatrice socioculturelle à l’utilisation de ce formidable outil culturel qu’est le livre, au sein de l’association Livre Passerelle que j’ai intégrée il y a 4 ans.

Aujourd’hui, je lis des albums jeunesse à des enfants mais aussi à des adultes, je partage le plaisir des mots et des images, de la rencontre fugace avec la pensée d’un auteur. Ma valise d’animation est pleine de livres qui ont marqué mes lectures enfantines mais aussi d’une multitude d’autres ouvrages, que j’ai découverts après L’Arbre sans fin, et qui comme lui, résonnent chez le lecteur, sont toujours sources de nouvelles découvertes (subtilité du texte, détail d’une illustration, formulation d’hypothèses de lecture, intertextualité…). Que se soit dans la salle d’attente de PMI, dans la rue, ou au parloir de prison où nous racontons des histoires, la littérature de jeunesse ne laisse pas indifférent, pour peu que l’auteur et l’illustrateur ait envie de « dialoguer » avec le lecteur.

 Pour aller plus loin

Pour ceux qui souhaiteraient approfondir leur connaissance des albums et de l’auteur, je vous conseille de feuilleter Claude Ponti de Sophie Van der Linden et Lire Claude Ponti encore et encore d’Yvanne Chenouf aux éditions Etre. Enfin, je vous invite à lire surtout ses nombreux albums (particulièrement L’Île des zertes, qui me semble fort à propos aujourd’hui !) ainsi que ses romans adultes, notamment Les Pieds bleus, un récit bouleversant sur l’enfance violente d’un jeune garçon dans les années 60, sauvée par une amitié indéfectible, une imagination débordante et l’invention d’une société secrète sur le mode indien, les pieds bleus, qui n’est pas sans faire écho à L’Arbre sans fin.

En guise de conclusion, je citerai les propos de Christian Bruel (dans le 1er Boitazoutils sur Claude Ponti) : « On n’est jamais trop petit pour entrer dans les albums de Claude Ponti ni déjà trop grand pour n’en avoir plus besoin ».

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