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Expérience de travail de lecture à voix haute avec des adultes

Intervention de Christine Prigent, formatrice à l’AREFEP (Loos, 59) et coordonnatrice d’un atelier à La Bassée (59), et Corinne Treffel, formatrice au FCP – Atelier de préformation.

 Le cadre de l’action

Le partenariat est au centre de notre projet. Depuis quelques années, des ateliers de lecture à voix haute ont été mis en place dans les actions d’alphabétisation et de lutte contre l’illettrisme de l’AREFEP, en partenariat avec l’association « Lis avec moi ».

En 2002, j’intervenais comme formatrice sur une action de maîtrise des savoirs de base, et je m’interrogeais sur les moyens de développer des mises en situation de lecture, afin de rompre avec les apprentissages traditionnels de la lecture, et surtout d’enclencher des activités favorisant le plaisir de lire. Ayant eu connaissance des activités menées par « Lis avec moi », j’ai alors rencontré Juliette Campagne pour lui proposer de travailler ensemble.

En effet, faire intervenir l’association « Lis avec moi » dans une action de lutte contre l’illettrisme nous permettait d’ouvrir l’action sur l’extérieur, en invitant des professionnels de la lecture dans le centre de formation. Le lecteur, en tant que professionnel reconnu dans son champ de compétences arrive avec son expérience et son univers propre, et vient rompre avec le rythme de formation habituel.

Une première expérience a été mise en place. Une dizaine de séances avec un lecteur de « Lis avec moi » ont permis aux jeunes de travailler autour des albums jeunesse. Les séances se sont articulées autour de lectures, de jeux puis de préparation à la lecture d’album. En effet, l’objectif de ces ateliers était d’inviter les apprenants à se mettre en situation de lecture auprès de jeunes enfants d’une école maternelle.

Cette première expérience proposée dans une démarche de volontariat a été une réelle réussite. L’ensemble des 15 jeunes du groupe a adhéré à la démarche. Nous avons ensuite renouvelé l’expérience avec un groupe de gens du voyage, puis avec deux autres centres de formation, l’AREFEP et CREAFI.

Ces différentes expériences nous avaient amené à faire plusieurs constats : l’action de « Lis avec moi », qui touche à l’émotion, au goût du livre et au plaisir de lire, est complémentaire à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Elle permet de diversifier l’apprentissage dans son contenu et dans sa forme. Il semblerait que cette activité remobilise le public par rapport aux apprentissages, en favorisant le plaisir de lire, et l’action est un vecteur de socialisation, de revalorisation et de confiance en soi.

Afin de pérenniser ce partenariat avec « Lis avec moi », le FCP Atelier de Préfo, l’AREFEP et « Lis avec moi » ont sollicité un financement spécifique auprès du FSE, qui nous a permis de reconduire cette action sous forme de recherche-action afin d’évaluer les effets d’un atelier lecture sur la remobilisation du public quant aux apprentissages de la lecture et de l’écriture.

La finalité des ateliers de lecture à voix haute est donc de favoriser le goût des livres. Le support choisi pour cette action est l’album jeunesse. C’est un outil accessible mais non simpliste, un objet littéraire qui peut toucher tous les publics quelles que soient leurs compétences en lecture. Les albums les plus intéressants présentent souvent différents niveaux de lecture. C’est une œuvre artistique dans laquelle les images racontent une histoire et peuvent être lisibles par tous les adultes, quels que soient leur culture ou leur niveau de lecture.

L’atelier de lecture à voix haute permet de partager cet outil mais surtout de :

  • réconcilier l’apprenant avec le livre et avec l’écrit,
  • réveiller l’imaginaire et l’émotion à travers le plaisir de la lecture (écouter et/ou lire),
  • revaloriser l’image de soi en lisant pour d’autres,
  • développer l’analyse et le sens critique,
  • remobiliser par rapport à l’apprentissage en favorisant l’envie d’apprendre.

Les personnes que nous accueillons sont des hommes et des femmes qui ont entre 16 et 60 ans. Certaines ont des enfants, d’autres non, certaines ont des petits enfants. Elles viennent dans nos ateliers car elles éprouvent des difficultés de lecture et ou d’écriture. On dit qu’elles sont en situation d’illettrisme ; il faut noter que l’illettrisme recouvre 3 niveaux, du lecteur débutant au lecteur confirmé qui rencontre de grosses difficultés d’orthographe grammaticale par exemple (nous sommes alors à la limite de la remise à niveau). Nous accueillons aussi des personnes qui relèvent de l’alphabétisation, elles ont été peu scolarisées dans leur pays d’origine, elles ont besoin de travailler la langue à l’oral.

Dans nos groupes, les niveaux de lecture et de compréhension sont donc hétérogènes.

Les personnes ont suivi un parcours scolaire souvent difficile : elles ont parfois arrêté l’école très tôt ou ont été très peu scolarisées, comme les gens du voyage.

Elles ont souvent eu un parcours en classe d’adaptation, de type SEGPA. Dans ce cas-là elles ont pu intégrer une préparation au CAP. Beaucoup parmi les jeunes de moins de 26 ans ont arrêté en 1e ou 2e année, certains ont validé leur CAP. Enfin, quelques personnes viennent d’IME et ont une déficience intellectuelle.

La plupart des personnes sont inscrites à l’ANPE, hormis les plus jeunes. Certains perçoivent le RMI, d’autres l’ASSEDIC, quelques-uns l’allocation adulte handicapé. La plupart des jeunes vivent encore chez leurs parents, d’autres en foyer. Nous accueillons également quelques personnes salariées, en contrat aidé notamment. La formation est donc souvent une étape dans la construction des parcours professionnels, les personnes peuvent quitter la formation à tout moment pour un travail ou une formation pré-qualifiante ou qualifiante. Elles peuvent également entrer en formation à n’importe quel moment de l’année. C’est ainsi que, sur ce que nous appelons les « ateliers permanents », nous pouvons passer de 9 à 15 stagiaires d’un mois à l’autre.

Les jeunes de moins de 26 ans sont principalement envoyés par les missions locales. Les plus âgés sont parfois envoyés par les CCAS (service social de la mairie) ou les travailleurs sociaux, parfois par l’ANPE. Certains arrivent à l’atelier grâce au bouche à oreille.

Selon les conventions et les situations (avec ou sans enfant, adulte handicapé…), les personnes peuvent être rémunérées ou non (de 100 à 600 euros par mois). Outre la rémunération, les motivations pour venir à l’atelier sont diverses : se remettre à niveau pour entrer en formation qualifiante, se réorienter professionnellement, se débrouiller dans la vie quotidienne, suivre la scolarité de ses enfants, sortir de la maison, retrouver une activité sociale et intellectuelle. Pour certains c’est un peu par dépit, par manque de choix : parce qu’il n’y avait rien d’autre…

Il arrive que certains abandonnent - et cela se fait alors généralement assez rapidement ­- sinon les personnes sont généralement assidues et volontaires.

Elles sont toutes là parce qu’elles ont des difficultés en lecture et/ou écriture, et c’est ce que nous travaillons à l’atelier (ainsi que l’expression orale, les maths, la mobilité - apprendre à prendre les transports en commun -, la vie en groupe.

Leurs difficultés se situent globalement autour de la compréhension, l’argumentation, l’affirmation de soi, la prise d’initiatives…

 L’action

Chaque séance se déroulait en 3 temps :

  • Chaque atelier commence par un temps de lecture collective. Le lecteur ou la lectrice lit quelques livres de son choix aux apprenants. Ce moment de détente permet d’apprécier les talents des lecteurs. En effet, lors des bilans que nous avons effectués avec les stagiaires, le plaisir de ce temps de lecture a été évoqué à maintes reprises. C’est aussi un moyen de lâcher prise, de sortir du temps de la formation.
  • Dans un deuxième temps, des exercices de communication (tels que virelangues, jeux sur l’intonation, jeux théâtralisés…) et des jeux de lecture (analyse de livres ou d’images, chœur de lecteurs, reconstitution d’un poème, lecture à deux voix…) sont proposés aux stagiaires.
  • Pour terminer, les apprentis lecteurs préparent la lecture des ouvrages choisis en vue d’une lecture publique à des enfants. Ainsi, ils travaillent la lecture du texte en binôme avec l’aide des formateurs et des lecteurs. Puis proposent une lecture collective de leur texte.

Un temps est également consacré à un travail de conceptualisation des ouvrages choisis. Chacun réfléchit à un objet qui selon lui caractérise l’histoire du livre choisi. Il s’attache ensuite à la réalisation de cet objet (dessin, pliage…). L’objet est ensuite envoyé aux enfants de l’école comme « petit cadeau » préparatoire à la lecture. Ces objets sont souvent accompagnés d’une lettre et d’une photo des apprentis lecteurs.

Selon la durée du projet nous pouvons aller plusieurs fois à l’école, c’est souvent au bout de 5 séances de préparation que nous nous déplaçons. Il nous paraît important de ne pas trop tarder à aller lire aux enfants car cette séance donne toute sa dimension au projet, rend les choses concrètes et vivantes, permet aux stagiaires de comprendre pourquoi ils s’entraînent.

Quand le projet s’étend sur toute l’année il permet d’établir une véritable correspondance avec les enfants (lettres pour les rendez-vous, objets, devinettes pour susciter leur curiosité, photos…) Le rendez-vous peut aussi être pris par téléphone, par les stagiaires ou par la formatrice. Chaque stagiaire a préparé un ou plusieurs livres, selon son envie. La diversité des albums jeunesse a permis de travailler avec les différents niveaux de lecture des personnes. Chacun prend donc le ou les livres qu’il a préparés et nous partons à l’école.

Quand on arrive, chaque personne installe « son coin » (avec matelas, chaises, banc, livres…) on se disperse dans les classes vides et les différentes salles. Le groupe se réunit et souvent la lectrice/le lecteur fait les dernières recommandations, parfois assorties de petits exercices de respiration si les stagiaires semblent demandeurs. Nous arrivons dans la classe, chacun donne son prénom, nous discutons autour des livres et des objets quand il y en a. L’enseignante répartit les enfants par groupes de 2, 3 ou 4 et chaque petit groupe suit un stagiaire.

Alors les enfants vont écouter les histoires et circuler d’un stagiaire à l’autre, d’une histoire à l’autre. La lectrice et la formatrice aident à la circulation/répartition des enfants. À la fin tout le monde se regroupe pour une lecture ou une chanson collective ; les enfants à leur tour disent parfois des poésies ou des saynètes, il est arrivé qu’ils offrent des dessins aux stagiaires. Le tout peut être suivi d’un goûter qui est aussi un temps d’échange avec les enseignantes.

Après le départ des enfants nous organisons généralement une séance de feedback pour recueillir les impressions des stagiaires. Beaucoup parlent de leur stress et de leur fierté d’avoir surmonté la séance. Ils sont souvent surpris et heureux de l’accueil et de la qualité de l’écoute des enfants, ainsi que des félicitations et des encouragements des enseignantes. Ils repartent heureux d’avoir « été capables », nous les félicitons d’être allés jusqu’au bout.

Généralement la conversation se dirige très vite vers leurs propres souvenirs d’école, souvenirs de solitude, de moqueries et d’agressivité pour la plupart. Plusieurs personnes racontent des anecdotes.

Les premiers apports de ce projet sont de permettre la parole et revenir dans un lieu souvent chargé négativement pour y vivre autant que possible une expérience positive. Pour changer, peut-être, le regard sur l’école et l’aborder différemment en tant que parent. À cela s’ajoute l’intérêt de sortir du lieu de formation pour lire : Je lis pour quelqu’un, je ne suis plus tout seul devant mon texte, je partage mon travail, et cela à l’extérieur de l’atelier. Peut-être multiplier les lieux où on lit est-il un premier pas vers le transfert ? Il est arrivé que des stagiaires très emballés par le projet poursuivent leurs lectures et retournent chaque semaine à l’école lire de nouveaux livres préparés.

Un autre intérêt de cette séance de lecture à l’école est de donner une échéance concrète à la formation : pour telle date, je dois savoir lire le livre que j’ai choisi. Beaucoup de stagiaires apportent le livre chez eux surtout quand la date approche. On est dans une démarche permanente d’apprentissage, et encore une fois le livre sort du lieu de formation et entre à la maison.

 L’intérêt de l’activité dans une action de maîtrise des savoirs de base

Pour cette partie sur les intérêts de l’action nous partirons des résultats de l’évaluation que nous avons réalisée dans le cadre de la recherche-action que nous avons menée.

Des entretiens individuels, des bilans collectifs et individuels mais aussi une évaluation de chaque stagiaire, réalisée en début et fin d’action, nous ont permis de dégager quelques grands points qu’il nous semble intéressant de relever par rapport aux objectifs que nous nous étions fixés. Ces points s’articulent autour de trois grands thèmes proposés dans la grille d’évaluation.

L’appartenance à un groupe d’apprentis lecteurs : l’analyse des évaluations individuelles met en avant que la majorité des personnes s’est prêtée aux exercices (de lecture, d’interprétation…) sans réticences malgré quelques appréhensions. Ces exercices semblent avoir permis aux participants de se sentir plus à l’aise dans le groupe.
L’atelier de lecture à voix haute aurait favorisé la cohérence du groupe, cependant il est important de nuancer ce constat dans la mesure où cette activité s’inscrit dans une action de formation où la dynamique de groupe est déjà existante. Les résultats de l’évaluation démontrent, malgré tout, que cette activité induit l’échange, l’entraide et la solidarité.

Par ailleurs, on a pu repérer que plus l’activité avance, moins les gens semblent avoir peur du jugement d’autrui. Ils prennent leur place progressivement dans ce groupe d’apprentis lecteurs.

Une ouverture vers l’extérieur (enfants et professionnels) : la préparation avec les lecteurs conditionne la réussite du temps de lecture à l’école. En effet, la rencontre avec les enfants, pour la majorité des apprentis lecteurs, a été vécue comme « un moment magique ». Pour la plupart d’entre eux, l’évaluation montre qu’il existe une réelle relation d’écoute et d’échange avec les enfants, avec un investissement important de la part de chacun, autant dans la préparation que lors de la rencontre (lectures, échanges et disponibilité) avec les jeunes élèves. On a pu constater une véritable communication avec les enfants.

Malgré la rareté des échanges avec les professionnels, les apprenants ont partagé la vie de l’école. Peut-être n’avons nous pas prévu suffisamment d’opportunités favorisant la communication avec les enseignants ? Cependant, quand il existe un partenariat de longue haleine, on constate que les échanges sont plus riches et plus aisés.

L’écoute de soi et de son entourage : pour la plupart, on note une progression positive dans la manière d’aborder les exercices de lecture. Les personnes à travers ces ateliers ont l’occasion de tester leurs capacités. Elles finissent par se mettre en avant naturellement. C’est avec plus d’assurance qu’elles osent prendre la parole. Ceci est sans doute à mettre en lien avec le climat de confiance instauré par les lecteurs et les formateurs. La timidité, la nervosité et la peur du regard des autres sont dépassées en faveur de l’envie de partager un moment de lecture.

Cependant, nous pensons que ce point est à nuancer : cette activité s’inscrit dans une formation qui vise des objectifs similaires (favoriser la prise de parole, faciliter la communication…). De même, on remarque que les stagiaires ont été attentifs dès le départ aux lectures des autres (lecteurs et collègues). Cela n’est-il pas à mettre en lien avec leur investissement dans un parcours d’apprentissage en lecture et écriture ? En effet, à partir du moment où on note une véritable motivation pour apprendre, ils sont généralement preneurs de toute expérience qui leur permettra d’avancer dans leur parcours de formation.

Le sentiment de valorisation personnelle : incontestablement, il ressort des évaluations que la rencontre dans les écoles est une expérience valorisante. La quasi-majorité des participants vont au terme du projet collectif qui se concrétise par la lecture pour des enfants, qui suscite l’intérêt et l’attention des jeunes auditeurs.

On peut donc dire que ce projet favorise une valorisation et une reconnaissance personnelle et collective. C’est en outre un moyen d’ouverture et de partage vers l’extérieur.

Une démarche de lecteur : l’évaluation démontre qu’à partir du moment où ils ont choisi de se lancer dans l’aventure, tous les participants ont travaillé un ou plusieurs livres en vue de préparer une lecture à voix haute. Ils ont accepté les exercices, les conseils des lecteurs et de leurs collègues pour rendre cette lecture attractive.

L’évaluation met en avant une progression pour beaucoup d’apprenants concernant leur investissement dans le travail de lecture (à savoir : « lire pour d’autres, rendre sa lecture vivante, placer sa voix, entretenir du suspense… »)

Au démarrage, le livre est peut être perçu comme un nouveau support d’apprentissage. Ceci expliquerait-il l’implication rapide dans la démarche globale (choix du livre, travail d’appropriation…) ?

L’évolution positive notée précédemment nous invite donc à penser que l’action favorise une démarche de lecteur.

Cependant, l’évaluation met en évidence des limites quant à l’autonomie des stagiaires dans cette démarche. Très peu d’entre eux se rendent seuls en bibliothèque ou dans une librairie. Globalement, ils consacrent peu de temps à la lecture dans leur quotidien.

Suite à l’action, on remarque pourtant que quelques personnes (en relation directe avec des enfants) empruntent ou achètent des albums en vue de partager un moment de lecture avec leur famille.

Les séances avec « Lis avec moi » débutent par des lectures à voix haute, par le lecteur. C’est un vrai moment de détente ; plusieurs stagiaires baillent. C’est aussi un moment où les stagiaires peuvent expérimenter ce qu’est la lecture, physiquement : « J’aime sa bouche, comment elle bouge quand elle lit » « Je regarde sa bouche et ses yeux » « J’ai pu voir comment on lit »

Plusieurs stagiaires ont rarement vu des personnes lire et ils sont sensibles à tous les mouvements du corps qui provoquent la lecture. Certains prennent conscience que lire c’est aussi physique. D’ailleurs quand ils s’entraînent pour une lecture plus fluide, certains prennent conscience du décalage des yeux par rapport à la bouche.

L’activité autour des albums jeunesse, telle que nous la vivons avec « Lis avec moi », laisse une grande place au corps, et c’est intéressant dans le cadre de la formation.

Les lecteurs proposent des exercices qui passent par le corps, ils mettent en avant l’importance de l’attitude physique lors de la lecture à voix haute, la tenue du livre, la position ouverte du lecteur, son regard ; nous travaillons sur la voix, son volume, son débit, sur l’articulation et les intonations. Ce travail est important car la plupart des stagiaires ont besoin de travailler l’expression orale. Certains aiment ce travail qui s’apparente parfois à ce que nous pouvons proposer en atelier théâtre, d’autres ont plus de mal, expriment un certain malaise. À notre avis, cela profite à tout le monde.Ce travail se fait à partir d’authentiques oeuvres littéraires et de livres entiers : « c’est la première fois que j’ai lu un livre en entier » (en formation nous sommes peut-être plus souvent dans l’extrait que dans le « tout »). Parfois les lecteurs lisent plusieurs livres du même auteur afin de repérer ce qui revient, de définir le style d’un auteur et ainsi de créer des références culturelles. « Se construire une petite bibliothèque dans la tête ».

À ce propos nous avons rencontré deux auteurs l’année dernière : Mario Ramos et Martine Bourre. Les stagiaires ont pu leur poser des questions. Certains, parmi les plus jeunes, ont pris conscience que les livres pour enfants sont fait par des adultes, et que c’est un vrai travail. Les stagiaires ont particulièrement aimé le moment où Martine Bourre a peint un cheval devant nous. Ils ont appris que certains auteurs créaient et le texte et l’illustration.

Pendant les séances autour de l’album nous parlons aussi de l’image, du rapport texte-image, du fait que l’image comme le texte, se lit (elle donne des informations). Les stagiaires sont amenés à observer les livres, analyser les images, la mise en page. Faire par exemple la différence entre une photo et un dessin n’est pas évident pour tous. Certains découvrent que l’on peut dessiner sur du carton, sur du tissu… peu à peu ils réalisent l’étendue des possibles en terme de créativité.

Les personnes découvrent ainsi la richesse de la littérature jeunesse – cela tout en se disant que ce n’est pas pour eux. Je leur ai posé la question avant de venir : « est-ce que je peux dire que vous avez du plaisir à lire un livre pour enfant pour vous ? » Ils m’ont tous dit « non, c’est pour les enfants. » Pourtant, les réactions de certains, à la découverte des livres, me disent le contraire : plaisir apparent, rires…

Nous essayons de choisir des livres où ils peuvent entrer facilement par l’humour, ou des livres-jeux, des livres où il y a des rimes… Plusieurs stagiaires sont sensibles à la musique de la langue, y ont accès rapidement. Il arrive que cette musique favorise la compréhension.

Nous choisissons d’autre part des livres plus difficiles, « à messages ». Nous sommes alors souvent confrontés à un problème de compréhension. Il est intéressant de relire les mêmes livres, les stagiaires y entrent plus facilement quand ils reconnaissent un livre et s’ils ne l’avaient pas compris, ils peuvent à la relecture se pencher sur la compréhension.

Pour travailler la compréhension nous insistons sur un travail qui est au cœur de la formation : la fabrication d’images mentales. En début de formation nous évaluons assez rapidement la capacité des personnes à faire des images, on se rend compte qu’elle manque à beaucoup. Nous pensons que l’observation des albums permet de se constituer un petit stock d’images variées, et tous ces « voyages gratuits » que nous proposent les lecteurs donnent accès à de nouvelles cultures, à de nouveaux univers et participent à la construction de l’imaginaire de celui qui écoute (ou lit). Il est également intéressant de lire des livres sans images (les nouvelles de Nasreddine par exemple) pour travailler la fabrication d’images mentales.

Nous insistons sur ce travail pour qu’il devienne systématique, nous demandons aux stagiaires d’imaginer les scènes, nous leur proposons de « fermer les yeux pour mieux voir ». Ce travail sur l’évocation est important aussi quand il s’agit de trouver le bon ton (on demande aux personnes de se mettre dans la situation, d’imaginer la scène avant de dire une phrase par exemple, avant de poser une question) ; et nous notons des progrès dans ce domaine.

En travaillant l’évocation nous travaillons également sur la présence. Nous essayons de la favoriser, car elle est essentielle à la compréhension. C’est pour l’instant surtout le charisme des lecteurs, leur propre présence, leur créativité pendant les lectures qui entraînent les stagiaires dans les histoires.Pour les stagiaires il s’agit de réussir à rester présent à l’histoire sans retourner dans ses problèmes quotidiens. Il s’agit peut-être aussi parfois, comme le disait une stagiaire la semaine dernière, de se laisser aller à « redevenir des enfants »

Grâce au projet, nous travaillons aussi l’argumentation, surtout au moment du choix du livre. Les stagiaires ont souvent beaucoup de mal à dire s’ils aiment quelque chose, et pourquoi. C’est un moment important car certains stagiaires auraient tendance à ne pas vraiment choisir, ou seulement en fonction de la quantité de texte à lire. Beaucoup montrent une certaine passivité, d’autres un désintérêt… Alors nous nous arrêtons sur ce moment-là en leur demandant de prendre le temps et d’expliquer pourquoi ils ont choisi tel livre plutôt que tel autre. La lectrice explique les différents paramètres qui peuvent intervenir dans le choix d’un livre. Elle donne des conseils pour aider à repérer les qualités d’un livre. Parfois, un livre et un stagiaire semblent « se trouver », au point que le livre semble porter la lecture du stagiaire, tout à coup plus fluide. Nous pouvons aussi noter, au fur et à mesure que le projet avance, une certaine évolution dans le choix. Certains osent davantage et se lancent des défis comme un stagiaire très timide qui a choisi la semaine dernière C’est moi le plus fort de Mario Ramos.

Quelques coups de cœur des stagiaires (parmi les livres que nous leur proposons) : Chhht ! [1], Attrape-moi [2], La tétine de Nina [3], Va-t’en, grand monstre vert ! [4], Mon papa [5], Délivrez-moi ! [6], C’est moi le plus fort [7], La vieille guimbarde [8], Sors de ta coquille ! [9] et toutes les histoires sur papa et maman, qui plaisent tout autant à ceux qui n’ont pas d’enfant.

En plus du partage d’émotions, du travail sur la confiance, la création d’images mentales, ce projet nous permet de travailler sur tout ce qui touche à la langue et aux situations de communication. Voici quelques points (parmi tant d’autres) que les albums nous permettent d’aborder ou d’approfondir, selon nos objectifs. Ces points sont tous liés à des problèmes de compréhension.

  • Il est arrivé que des stagiaires ne comprennent pas le livre Sors de ta coquille ! par exemple, car ils n’attribuaient pas les paroles aux bonnes personnes. Il est alors intéressant de se pencher sur la question : qui parle ? d’où parle-t-il ?
  • La ponctuation est souvent source d’incompréhension : comprendre qu’il y a un dialogue, des questions, des réponses, repérer les signes qui nous le disent, comme dans La vieille guimbarde.
  • L’utilisation des pronoms personnels pose aussi souvent des problèmes ; pour comprendre il faut savoir à qui renvoie tel ou tel pronom.
  • Des structures de phrases un peu élaborées peuvent rendre la lecture compliquée : dans Que fait la lune la nuit ? Il y a la phrase « Coquette, elle prend le temps de s’arrêter à l’étang » Un stagiaire m’a demandé « c’est qui Coquette ? »
  • l’emploi du passé simple : les stagiaires découvrent de nouvelles formes verbales, ils ont du mal à les lire et à les comprendre, ne font pas le lien entre la forme verbale qu’ils découvrent et le verbe qu’ils connaissent.
  • le vocabulaire, qui pose souvent des problèmes.

C’est alors l’occasion d’expliquer, de rechercher le sens de certains mots, de découvrir de nouvelles formes…

Bien d’autres aspects de la langue peuvent être approfondis grâce à la littérature jeunesse, puisqu’il s’y trouve tout le français ! Il est intéressant de choisir des livres plus difficiles, des livres variés, qui témoignent de la variété de la langue et de l’imagination.

Avec les lecteurs de « Lis avec moi » nous travaillons donc sur la confiance, sur le fait d’oser et de prendre plaisir ; il s’agit, tout en s’entraînant à lire, d’essayer de trouver sa voix, son propre style (c’était d’ailleurs la réflexion d’un stagiaire à un changement de lecteur : « les deux sont bien mais ils sont complètement différents. En fait c’est ça, il faut trouver son style à soi ».

 Les limites de l’action

Il est souvent difficile de dissocier les apports de cette action avec ceux de la formation en général car nous travaillons bien sûr sur les mêmes aspects : confiance, socialisation, expression… Si l’objectif est de régler un problème d’illettrisme, l’activité de lecture d’albums aux enfants n’est bien sûr pas suffisante, il s’agit bien d’une action complémentaire à la formation. En ce qui concerne la lecture/écriture nous travaillons beaucoup en formation le côté technique, les sons, la grammaire, ce qui est important pour avancer. Il est également important d’avoir du temps, et heureusement dans nos ateliers les personnes peuvent rester de 6 mois à 2 ans, voire plus selon les actions, selon leurs objectifs. Le projet de lecture avec « Lis avec moi » doit également s’installer dans le temps pour que nous puissions voir des évolutions, et nous sommes alors souvent rattrapés par des problèmes de financement.

Le résultat de la recherche démontre qu’en effet les personnes par le biais du projet sont entrées dans une démarche de lecteur (choisir un livre, lire pour d’autres, rendre sa lecture vivante…). Cependant, cette démarche reste essentiellement liée au projet et à la formation. Peu d’entre eux ont une démarche autonome et personnelle de lecture. Peu de temps est consacré à la lecture dans leur vie personnelle, sauf pour les personnes en lien avec des enfants. Elles reproduisent uniquement la situation vécue à travers l’action : elles restent dans la lecture d’album, elles lisent pour leurs enfants. Elles n’ont alors pas forcément franchi le pas d’emprunter ou d’acheter des livres pour elles-mêmes. Pour la plupart, la lecture se limite à l’album. Bien entendu, ceci ne concerne pas les personnes qui avaient déjà une démarche personnelle de lecteur avant la formation.

De plus, il me semble aussi nécessaire de travailler sur la richesse des albums jeunesse en insistant que la qualité du travail nécessaire à chaque album. Le travail du lecteur est donc de mettre en avant toute cette richesse. Et surtout ce qui paraît indispensable, c’est montrer notre intérêt pour les albums, dire ceux que l’on a aimé ou pas aimé et pourquoi.

La peur de ne pas savoir lire ou mal lire est un frein que nous rencontrons au démarrage de l’atelier. Les jeux, la mise en confiance, le travail autour des albums permettront très vite de contourner cet obstacle.

Les freins environnementaux : pour finir, je voudrais insister sur la fragilité de ce type d’action. Comme nous l’avons évoqué au cours de notre exposé, l’intérêt de ce type de projet et de partenariat dans des actions travaillant sur l’apprentissage de la lecture et/ou l’écriture a été démontré. Cependant, on note peu d’expériences similaires, tout au moins, dans notre région. Différentes instances (colloque sur l’illettrisme, réunions de réseau organismes de formation…) ont permis de présenter notre action. Tout le monde s’accorde à trouver le projet intéressant, mais on note peu de transferts. Nous nous sommes donc interrogées sur les freins que l’on peut repérer par rapport à ce type d’action.

On note que ces projets sont nés d’une rencontre d’acteurs. Ce sont ensuite ces mêmes acteurs qui ont conduit et animé ces projets. Ils se sont investis dans cette collaboration et ont tout mis en œuvre pour que les projets fonctionnent (mise en place, animation, recherche de financement…).

Si on regarde de plus près chacun des projets menés avec l’association « Lis avec moi », les personnes investies dans les organismes de formation avaient à l’origine une sensibilité particulière pour la littérature et notamment pour l’album jeunesse. Nous en connaissions la richesse et n’avions aucune réticence quant à l’utiliser comme support. Avant même le travail avec les lecteurs, nous prenions plaisir à lire et feuilleter ce type d’ouvrage. Si j’insiste sur ce point, c’est que lorsque le projet est présenté aux équipes pédagogiques des actions « maîtrise des savoirs de base », on ressent des freins et la crainte que l’album jeunesse soit un peu « bébétifiant » pour des adultes.

La méconnaissance de la richesse de l’album jeunesse, qui pour le grand public n’est pas toujours perçu comme une œuvre littéraire à part entière, peut être un frein pour la mise en place de ce type de projet.

Par ailleurs, on note dans notre région et surtout sur notre bassin d’emploi (référence dans le milieu de la formation), que le positionnement institutionnel permet ce type d’actions par rapport à la culture. L’Atelier de préformation et le FCP ont tout fait pour pérenniser ces actions, notamment sur le point essentiel de la recherche de financement. Or, on constate que dans ces deux organismes de formation, le développement culturel fait partie intégrante du projet de structure. Un poste de médiatrice culturelle et de chargée de développement culturel existe dans ces deux organismes de formation, ce qui s’avère très rare dans les organismes de formation où la mise en place des actions culturelles sont à la charge des formateurs des actions.

Les projets autour de l’album font partie des axes de médiation culturelle de la structure. C’est dans ce cadre que ces dernières années les projets conduits avec « Lis avec moi » ont pu être menés. Les chargées de développement culturel des deux structures ont réfléchi et cherché des moyens de poursuivre les actions. Chaque année, le projet est amélioré et se développe. Ainsi des ateliers de lecture à voix haute, nous sommes passés à la réalisation collective d’un album jeunesse. Ce travail s’effectue en partenariat avec les lectrices de « Lis avec moi » et des illustrateurs. Le travail avec l’école reste au cœur du projet et le livre réalisé devient un nouveau support de lecture pour les apprentis lecteurs

Cependant, une des grosses difficultés de ce type de projet demeure le financement de l’action. Ces actions ont un coût élevé qui ne peut être pris en charge par le financement des actions de formation. Or les financeurs des actions de droit commun financent l’action de formation mais ne prennent pas en charge ce type de projet.

Ainsi, chaque année, nous sommes dans l’obligation de rechercher de nouveaux financements pour garantir la pérennité de ces actions. Cette tâche revient au chargé de développement culturel.

[1] de SalleyGrindleyyet PeterUtton, L’école des loisirs 1991

[2] de Marc Vanenis et Nadine Walter, Hemma 2004

[3] de Christine Naumann-Villemin et Marianne Barcilon, Kaléidoscope 2002

[4] d’Ed Emberley, Kaléidoscope 1996

[5] d’Anthony Browne, L’école des loisirs 2002

[6] d’Alex Sanders, L’école des loisirs 1996

[7] de Mario Ramos, L’école des loisirs 2002

[8] de Jill Barton et Phyllis Root, Kaléidoscope 2001

[9] de Frédéric Kessler et Olivier Charpentier, Didier Jeunesse 2004

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