Ce qui s’est dit au cours de la table ronde était de l’ordre de l’émotionnel et du sensible, tout en évitant un certain nombre d’écueils. Je ne suis ni en colère, ni énervée, ce qui signifie qu’on a réussi à éviter le pathos systématique. C’est parfois ce que je reproche à certaines de ces journées qui décrivent la situation d’un tas de pauvres malheureux, tandis que nous, les Godefroy de Bouillon de la lecture, nous arrivons avec tout notre savoir-faire qui permet de sauver l’humanité. Là au contraire, il y avait plein de sensibilité, des doutes ont été émis, et sans le doute on ne peut continuer d’avancer.
La première intervention a réussi, avec concision et en évitant tous les mots malpolis des travailleurs sociaux, comme « remédiation », à dire beaucoup sur l’importance de la lecture aux enfants. La seconde se positionnait face à une tension très forte vers la culture du résultat, et racontait la découverte de cette gratuité fondamentale revendiquée depuis le début des actions de lecture aux tout-petits.
Beaucoup plus analytiques, et en même temps extrêmement intéressantes, étaient les remarques faites à propos de l’intervention en école maternelle, centrée sur le plaisir des rencontres et le partage de moments heureux. Ce qui est tout à fait d’un autre ordre que la « lecture-plaisir », qui me donne des boutons, car il y a derrière des connotations extrêmement discriminantes. Le plaisir de la rencontre peut se faire simplement avec le camion, car après tout on n’est pas obligé de rencontrer que des gens ! Mon association a la chance d’avoir été dotée d’un camion par le Crédit Mutuel, donc j’en profite à fond, et je connais le plaisir du camion, de monter, de descendre, de claquer des portes… Et tout cela fait partie, avec l’escalade des chaises, des choses que les lecteurs doivent aussi apprendre de la part des tout-petits comme faisant partie intégrante de leur rapport au livre. Cela rejoint ce fameux « foutoir » dont on nous a beaucoup parlé autour des lectures de Sylvie.
Ce plaisir des rencontres était en même temps associé à des mots beaucoup plus sérieux, qui auraient pu paraître pompeux, mais qui me semblent fondamentaux, comme le travail de construction d’une culture littéraire. Si je ne pensais pas à cela quand je lis aux tout-petits, je mettrais un terme à mes lectures. Cet aspect me semble fondamental. Je me rappelle sans cesse ce petit garçon de quatre ans et demi, auquel je lisais Le déjeuner de la petite ogresse [1], et qui disait « attends ! attends ! attends ! » avant de me brandir Le géant de Zéralda [2] pour me montrer l’image de fin, qui n’est pas la même mais qui a un rapport évident. Si ça n’est pas se construire une culture littéraire, je ne sais pas ce que c’est. Quelqu’un que nous connaissons très bien aurait parlé d’« intertextualité », parce que ça a plus de trois syllabes et que ça impressionne l’auditoire.
À travers les remarques de l’enseignante remplaçante, il a été question des limites et des difficultés auxquelles on se heurte : « c’est pas spectaculaire, c’est trop cher pour ce que c’est… » Des choses que nous connaissons bien, et avec lesquelles il faut parfois composer, tout en se disant qu’il faut absolument garder ce cap. Ce n’est pas du purisme, nous ne sommes pas des cathares de la lecture, ce serait haïssable. Il faut juste penser que parfois, tout ce qu’on met autour des lectures masque totalement des processus tels que ceux que Joëlle Turin nous a décrits en partie ce matin. Et que plus on fait d’effets, plus on peut provoquer des plaisirs divers, variés, agréables, intéressants, mais en même temps, moins on met du côté de l’enfant et du nôtre des chances de pouvoir accéder à la profondeur de ce qui est dit et s’échange. Si je brandis des tas d’objets, si je vous fais tout un cirque, si je lance ma voix, je vais peut-être vous passionner, mais sans doute ferez vous moins attention à ce qui est dessous – « au-dessous de tout » comme m’avait dit une fois Christian Bruel.J’ai aussi apprécié ces remarques qui montrent à quel point nous sommes sur une zone de fragilité, mais c’est peut-être cette fragilité-là qui est aussi une de nos très grandes forces. Je vous le dis justement parce qu’on a parlé des difficultés qui font que parfois on désespère.
Une chose qui m’a également amusée pendant la table ronde, c’est que d’un seul coup il y a eu un monsieur qui a fait exactement la même chose qu’un autre monsieur ce matin : il nous a parlé de son enfance. Ce retour à l’enfance n’a pas été évoqué de façon théorique, il l’a été en actes dans les paroles des uns et des autres. Ce monsieur, médiathécaire, nous a fait un deuxième cadeau en nous lisant une histoire d’amour. On a beaucoup entendu parler d’amour aujourd’hui. Mais heureusement ce n’est pas cet amour des enfants un peu curieux qu’on met parfois en avant dans les actions qu’on leur destine. Je ne sais pas si personnellement j’aime les enfants, en tout cas pas comme certains le disent. J’ai envie de partager avec eux quelque chose de fondamental pour participer à leur construction dans un sens qui me convient. Mais enfin, je ne suis pas débordante d’amour pour tous ces enfants, dont certains bavent, sentent mauvais, me disent des tas de gros mots… Il ne faut pas non plus exagérer, nous lisons juste des livres ensemble !
La table ronde s’est terminée sur des mots forts : « donner », « recevoir ». Même s’ils peuvent avoir une connotation caritative, il faut absolument s’en départir, pour se dire que nous sommes des professionnels, même si nous sommes bénévoles, et que ce que nous faisons n’est pas à but caritatif mais tout à fait d’ordre politique.
Ce qui m’a frappé dans la dernière intervention, c’est aussi ce qui concerne le corps. Quand on parle du livre, on parle du développement psychique, on parle d’un tas de choses qui parfois excluent complètement le corps. Or celui-ci, on le sait, fait partie intégrante de la lecture chez les petits, même si ça peut être extrêmement embarrassant quand on lit ou quand on a du mal à lire. Et j’étais frappée par l’idée que ces enfants, dont le corps se pacifie progressivement, sont à la fois à l’opposé et à la même place que ces malades d’Alzheimer dont le corps se redresse quand on leur lit des livres. Il y a bien quelque chose de l’ordre du corps dans toute lecture et dans toute réception de lecture. Une posture qui va permettre de se rencontrer et d’être à l’intérieur de soi, ce qui me permet d’insister une fois de plus sur le fait que plus on met de mouvement et d’effets en acte quand on lit, moins on a de chances d’obtenir cette espèce de moment privilégié où la relation au corps est signifiante et fait partie intégrante de l’acte de lecture.
J’ai longtemps cru qu’Anaïs Vaugelade était une dame assez âgée. Parce qu’après tout on n’est pas obligé de lire la biographie des auteurs pour analyser leur œuvre, et je pense même qu’on a dépassé depuis très longtemps ce stade de l’histoire de l’analyse littéraire. J’avais la sensation d’une certaine maturité dans ses œuvres. Je pourrais utiliser le mot « maturation », qu’elle a beaucoup employé. À mon avis, c’est un luxe qu’elle se donne, et que lui laisse son éditeur jusqu’à présent. On pourrait mesurer, en comparant son intervention avec celles d’autres auteurs, à quel point les processus de création peuvent être divers, mais aussi à quel point les meilleurs des livres, mis à part quelques génies extrêmement rapides et prolifiques, sont aussi des œuvres de réflexion, même quand ils s’adressent à de très jeunes enfants. On pourrait citer Céline, qui n’est ni mon auteur préféré, ni mon être humain préféré, mais qui disait que « le style, c’est du boulot ». Anaïs Vaugelade m’a fait penser à cela. Elle m’a fait penser aussi, comme tous ceux qui aiment beaucoup ses livres, à fénélafoïkabuk, qui me rappelle une anecdote d’un petit garçon qui ne savait pas lire et à qui j’avais lu très souvent le Zuza [3] qui comprend cette formule magique. Formule prononcée par Zuza lorsqu’elle essaye de se rappeler ce que la maîtresse disait, qui était « le chêne est un arbre à feuilles caduques ». Un jour où je n’étais pas disponible, il a demandé cette lecture à une autre personne qui ne connaissait pas le livre, et qui évidemment a eu du mal à lire d’une seule traite fénélafoïkabuk. Alors là, elle s’est pris un râtichon, comme on dit chez nous : « mais enfin, tu ne sais pas lire ! » Ce qui laisse beaucoup à penser sur l’impact que peuvent avoir tous ces mots sur les enfants. Impact d’ordre mnésique, mais aussi du point de vue du langage, avec des tas d’effets cognitifs aux côtés d’autres effets fondamentaux.
Bien évidemment, Joëlle Turin et Véronique Bous ont insisté sur cet aspect-là, de même que Pascal Bouchard. On a pu mesurer à quel point il est nécessaire de ne pas se situer dans un angélisme ou un romantisme qui se contenterait d’être là où on est, mais bien de réfléchir, d’analyser, d’approfondir ses connaissances. Je ne suis pas persuadée qu’on doive faire des analyses approfondies de tous les livres qu’on lit. Mais je pense qu’il est très important d’avoir aussi une approche intellectuelle des livres pour enfants qui s’associe à l’approche émotionnelle, comme cela doit être dans toute forme artistique. On peut ensuite l’oublier quand on lit ces livres, mais on a au moins fait le bon travail de les choisir. Il ne faut pas pour autant éluder la question des applications de ce choix, quand il se situe dans des strates culturelles complètement étrangères aux parents des jeunes enfants à qui on lit. Puisque quand on lit à des jeunes enfants, on ne peut pas faire l’économie de penser aux adultes qui les entourent.
La toute dernière intervention de Sylvie Joufflineau m’a fait penser à un aspect qui a beaucoup été effleuré quand il était question de disponibilité psychique, c’est quelque chose qui est de l’ordre de la création d’un espace de lecture. Quelque chose de l’ordre du plein et du vide, ce qui est fondamental quand on lit des livres – à qui que ce soit, d’ailleurs. Quelque chose qui serait de l’ordre de la présence et du retrait, avec ces moments où on n’est pas disponible. C’est bien cela le retrait, c’est laisser en soi de la place pour que ce qui se passe se passe essentiellement autour du livre. Et ne pas être disponible, c’est précisément ne pas pouvoir faire ce retrait, qui permet à l’autre de s’emparer de la situation et de faire ce qu’il a à faire du livre. Christian Bruel avait dit un jour : « la vérité du livre est dans la tête du lecteur ». Là en l’occurrence, il y a deux lecteurs qui sûrement sont face à deux vérités différentes, et c’est aussi cela la magie de la lecture avec des enfants.
Pour conclure, je voulais revenir sur les interventions des différents politiques ou représentants d’institutions de ce matin, pour insister sur la nécessité que toutes ces actions soient prises en compte en tant qu’options politiques. Pour dire qu’elles doivent être soutenues, puisque aujourd’hui on sait que l’entonnoir se resserre tellement que beaucoup d’entre nous sont pessimistes sur la capacité des associations à survivre. On a parlé des crédits dans le cadre des contrats de ville, qui vont vraisemblablement se resserrer dans peu de temps et ne plus permettre de financer ce type d’actions. On voit à quel point les structures associatives sont de plus en plus fragilisées. Je pense que c’est un moment qui est fondamental, et au lieu de se désespérer tous ensemble, des journées comme celle-ci permettent justement de se remobiliser, et de se dire qu’il faut absolument contrer ce qui est en train de se passer, pour permettre à ces actions d’exister encore et d’être prises en compte.
Un autre « gros mot » a été prononcé, c’est celui d’évaluation. On a beaucoup discuté de cet aspect-là : doit-elle être uniquement qualitative, peut-on s’en satisfaire ? Je me rappelle que cette question de l’évaluation de la lecture aux tout-petits était déjà posée en 1985. Claude Volkmar, qui à l’époque dirigeait un institut de formation des éducateurs de jeunes enfants, disait : « on ne peut qu’évaluer les méthodes d’évaluation », ce qui nous avance bien. Mais à mon avis, les capacités qu’on a à prouver ou en tout cas à argumenter autour de ces actions, sont déjà en filigrane dans de nombreux autres types d’analyses qui existent déjà. Il y a très longtemps que les sociologues ont mis en évidence que de fausses idées circulent, notamment sur l’exclusion culturelle. Ils ont montré qu’il faudrait se reposer, en des termes différents, la question du véritable éloignement de la culture de certaines populations dans des quartiers dits sensibles. Car dans ces quartiers, le croisement de tous les intervenants fait qu’il y a un véritable impact de la culture sur ces populations. Tandis que dans d’autres lieux désertifiés, il y a une pénalisation croissante des populations qui n’ont pas forcément les moyens économiques leur permettant de se déplacer aisément vers les structures culturelles. C’est-à-dire que ce « maillage du territoire », comme on dit quand on dit des gros mots, est assez imparfait, mais néanmoins on sait que toutes ces actions croisées produisent déjà un effet – qu’il conviendrait d’analyser bien sûr avec plus de finesse – mais qui intéresse de plus en plus les sociologues.
Je terminerai en rappelant une intervention, au Salon des bébés lecteurs, d’Olivier Donnat [4], qui, face à tous ces questionnements autour d’actions volontaristes collectives ou s’adressant à des groupes, avait opposé cette boutade pour souligner l’importance de ces actions intimes dont on a parlé aujourd’hui : « Qu’est-ce qu’on voudrait ? On voudrait que les enfants aiment lire ? Mais est-ce qu’on peut rendre obligatoire ce qui n’est qu’aimable ? ».

