Intervention d’Isabelle Sagnet
Quand les livres relient - Rencontre du 27 novembre 2009 - Paris
Ce qu’il me manquerait sur une île déserte ? Deux éléments essentiels : autrui, et probablement le Doliprane en cas de rage de dents. En dehors de cela, je me suis dit que j’arriverais peut-être à survivre si j’avais des livres et un ballon de foot. Et tout naturellement cela m’a conduite au Tunnel d’Anthony Browne. Parce que c’est un livre qui me touche beaucoup, et qui parle de fraternité, au sens propre, une question qui me touche éminemment fortement. J’ai la chance d’avoir un grand frère avec qui j’ai une relation très forte, avec qui j’ai beaucoup joué au foot, et avec qui j’ai lu beaucoup d’histoires. La question du féminin-masculin m’intéresse aussi beaucoup. D’aucuns pensent que notre monde penche beaucoup vers le féminin, je ne suis pas de ceux-là. Je trouve plutôt que le déséquilibre est trop du côté des valeurs étiquetées comme masculines. Ce sont des questions qui sont très fortes dans ce livre-là, et c’est pour cela que je l’ai choisi.
Le Tunnel a été publié par les éditions Kaléidoscope en 1989, la même année qu’en Grande-Bretagne. Il a donc vingt ans. La traduction est d’Isabel Finkenstaedt, directrice de publication des éditions Kaléidoscope. Ce livre a eu une très longue gestation, et Anthony Browne a travaillé sur plusieurs versions, plusieurs histoires, plusieurs approches, et qu’à chaque fois il est allé vers plus d’épure. Et son premier essai a été réutilisé dans un autre conte, Dans la forêt profonde. Ce sont à ma connaissance les deux seuls contes d’Anthony Browne. Dans son deuxième essai, qui s’appelait Tunnel of stones, la fillette affrontait un enchanteur entouré d’ordinateurs. Et ce que je trouve particulièrement intéressant, c’est qu’il a mis cela de côté, et que le sortilège qui frappe le petit garçon reste un mystère.
C’est donc un conte, puisqu’il commence par « Il était une fois ». Et ce bien qu’il ne se situe pas dans un univers fantastique, mais familial et citadin à la Anthony Browne. On reconnaît des rues typiquement « browniennes », britanniques, et des intérieurs délicieusement surannés, avec des papiers-peints tout droit sortis des années 70 et qui procurent toujours une forte émotion quand on les retrouve. Il y a également les vêtements des enfants, qui connotent une catégorie sociale pas forcément aisée. De toute évidence, ces enfants ne sont pas vraiment à la mode. Cela m’émeut profondément de voir cela dans des livres pour enfants.
Le récit est essentiellement focalisé sur les deux enfants. Un seul personnage tiers existe, c’est la maman, mais on ne la voit jamais. On ne voit que sa main pointée à la manière d’un tableau de Michel-Ange lorsqu’elle chasse les enfants du « paradis terrestre » qu’est l’appartement de la famille. Et quand elle leur parle, ils ne lui répondent pas. Elle est donc très extérieure au récit, et on comprend que cette affaire va se passer entre les enfants. De même, on aperçoit les copains du petit garçon, mais au fond il joue tout seul avec son ballon, et les copains sont derrière.
Donc ça met en scène un grand frère et une petite sœur qui sont présentés de façon dissociée. Ils regardent le lecteur, comme s’il s’agissait d’une photo, d’un portrait. Ce qui est très significatif, c’est que l’arrière-plan de la petite fille est un mur intérieur, le papier-peint de la maison, et pour le petit garçon ce sont des briques. Mais dans les pages de garde, on voit que cela pourrait être un papier-peint imitant des briques.
Au début, on ne connaît pas leur prénom. On sait qu’elle s’appelle Rose quand lui commence à la regarder – et je dirais la respecter. Et on ne connaît le prénom de Jack qu’à la fin, ce que je trouve très fort aussi. Le petit garçon est dans son rôle stéréotypé de garçon. Il est complètement dans l’action, ce qui l’intéresse c’est de taper dans le ballon, de faire des trucs de gars, de se moquer de sa petite sœur qui a peur de tout. Et cela m’évoque le fait que je trouve que les petits garçons sont beaucoup plus enfermés, repoussés dans les stéréotypes que ne le sont les petites filles. Je trouve qu’il y a vraiment une forte pression sur les petits garçons. Les filles aussi, mais on les autorise plus à aller vers des comportements masculins. Ce petit garçon est donc dans l’action, il a droit à des verbes d’action, à des éléments de dessin qui montrent le mouvement. Il s’endort rapidement, il n’affronte pas du tout ses peurs ni son monde intérieur, et est dessiné dans un cadre beaucoup plus petit : peut-être que la nuit pour lui, n’est pas ce grand univers effrayant… Alors que la petite fille a presque droit à une pleine page.
Quand ils sont contraints de sortir, ils se retrouvent dans un terrain vague, et il y a une sorte de barre qui sépare les deux enfants, qui ne se regardent toujours pas. Du côté de la fille, l’espace est dégagé, c’est-à-dire qu’elle n’a pas besoin de choses matérielles, elle a son livre, cela lui suffit, alors que le petit garçon est, lui, avec un amoncellement d’objets. Les deux baissent la tête, mais elle n’est pas seule : elle lit son livre.
Quand ils rentre dans le tunnel, on a là quelque chose d’intéressant, ce sont ses pieds rentrés en dedans, comme s’il avait un petit peu peur de partir à l’aventure. Après lorsqu’elle le retrouve, il a été pétrifié, et dans une position assez caractéristique du joueur de foot s’apprêtant à shooter, mais avec le regard en arrière et la bouche ouverte, comme dans un cri. Une posture qu’on retrouve dans quelques albums d’Anthony Browne.
Je pense que pour le petit garçon, c’est vraiment un parcours initiatique, sur comment il va accepter d’affronter son monde intérieur, et comment le fait de le figer dans une statue va l’obliger à regarder cela en face. Alors qu’au début il s’y refusait, et cela ne le concernait pas. Quoi de plus immobile et de plus silencieux qu’une statue, pour l’obliger à faire cette rencontre-là ? Et je pense que c’est là qu’il va rencontrer sa part féminine.
La petite fille est aussi dans un stéréotype féminin. Cette fois, il y a les livres, et « les livres sont faits pour les filles ». Il y a son côté un peu mièvre aussi, elle a peur tout le temps, ne veut jamais bouger, etc. Mais elle, dès le début, a le courage d’affronter ses peurs, et elle les travaille et les retravaille, puisqu’elle ne lit que des contes. Et elle va aussi faire un parcours dans le livre, puisqu’elle va trouver en elle-même le courage d’affronter ses peurs, et son désir de sauver son frère sera plus fort que ces peurs archaïques qui la menacent. Et ce qui est intéressant, c’est qu’elle pleure par trois fois, mais pas face aux mêmes émotions. La première fois, elle pleure parce qu’elle a peur, elle est devant le tunnel, au bord des larmes. La deuxième fois, elle pleure parce qu’elle croit qu’elle arrive trop tard, donc elle est désespérée. Et la troisième fois, elle pleure parce qu’elle sauve son frère. Et c’est tout son travail d’empathie vis-à-vis de son frère, qui va lui permettre de le sauver. Voilà pour moi le parcours que fait cette petite-fille.
Le livre est aussi fort parce qu’il a de multiples références. Il provoque de multiples évocations d’autres livres de Browne, mais aussi d’autres auteurs, livres, contes, histoires ou mythes. Il y a le terrain vague, qui est un archétype du lieu de jeux réservés aux enfants. On pense au Petit Nicolas, à Tom Tom et Nana, Bicot et le club des Rantanplan, etc. C’est aussi le lieu de démarrage de l’imaginaire et de la liberté, mais aussi des affrontements, parfois féroces, entre bandes d’enfants, etc. Il y a le tunnel, qui n’est pas si souvent représenté dans les livres pour enfants, peut-être parce que d’un point de vue graphique, ce n’est pas évident de représenter un tunnel. Il y a des puits, des passages, mais pas tant de tunnels que cela. Mais on retrouve les tunnels dans d’autres oeuvres pour les enfants, et là je pense aux films de Miyazaki, qui est quelqu’un qui n’a pas peur de proposer des choses lentes, fantastiques et complexes aux enfants. Le tunnel est donc un symbole du parcours initiatique, on part d’un endroit pour arriver à un autre, et entretemps on s’est transformé. Il y a la forêt, avec ces troncs tourmentés, mais aussi ce gazon qui est soigneusement tondu… Et cette forêt que traverse la petite fille n’est pas le même espace que celui que traverse le petit garçon, face auquel ne se trouvent que des arbres coupés à ras. Du point de vue symbolique, cela nous parlerait-il du monde intérieur boisé de la petite fille, et du monde intérieur désert du petit garçon ? Comme une forêt des émotions.
Plus je relis Le Tunnel, plus j’y découvre des choses. Il foisonne de détails plus ou moins significatifs, de références… Il y a un remarquable travail de mise en pages, de cadrage, sur le mouvement, et les fois où j’ai eu la chance de pouvoir le lire à des enfants, je me souviens de la profondeur de la concentration que cela a suscité chez eux.
Un collègue lecteur m’a dit que ce livre lui évoquait peut-être une histoire incestueuse. Alors il y a effectivement le tunnel, qui peut évoquer la symbolique sexuelle, le vagin, etc. Et la petite fille qui encercle la forme dure, qui se réchauffe et se ramollit… Mais je trouve en y réfléchissant que c’est vraiment le contraire : la petite fille aide le garçon à ne plus avoir besoin d’être dans une érection permanente pour être au monde. Au contraire : il n’a plus besoin d’être tout le temps comme cela, il peut aussi être au monde et être en relation avec les gens sans avoir à montrer en permanence sa virilité, sa masculinité.
Le dernier plan est remarquable, on ne les voit plus l’un à côté de l’autre mais l’un en face de l’autre, avec un changement de focale puisqu’on ne voit plus le garçon que de dos, on voit que là ils se regardent vraiment pour la première fois les yeux dans les yeux. Comme dans un jeu de miroirs, Browne reprend souvent le tableau de Magritte La Reproduction interdite. Et l’hypothèse de Christian Bruel dans son ouvrage sur Anthony Browne aux Éditions Être, c’est qu’il s’agit d’ailleurs d’une seule et même personne avec ses côté masculin et féminin. La vraie chute, c’est à la troisième de couverture, quand le livre qui était du côté de l’intérieur rejoint le ballon qui était du côté de l’extérieur. On dirait que ça va se mettre à tourner comme un yin et un yang qui sont nécessaires à l’équilibre cosmique du monde : l’un ne va pas sans l’autre.