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Et s'il n'en restait qu'un : l'Arbre généreux

Intervention de Juliette Campagne
Rencontre Quand les livres relient - 27 novembre 2009

J’ai découvert ce livre [1] il y a très longtemps, je ne me souviens plus précisément quand.Un dimanche, j’ai assisté à un séminaire de Marc-Alain Ouaknin qui devait intervenir dans la cadre d’une journée de réflexion organisée par l’agence « Quand les livres relient » et je lui ai prêté ce livre, L’Arbre généreux comme exemple de livre philosophique dans la littérature de jeunesse. Pendant la pause, il l’a lu devant tout le monde. Et il y a eu un silence, puis des applaudissements terribles, et c’était drôle car ce livre est apparu comme quelque chose de précieux, pour ces lettrés qui lisaient la Bible en hébreu. J’ai aussi des souvenirs de grands silences, lors de lectures avec des collégiens ou des adultes, et j’adore les silences après les lectures. Un jour que je le lisais devant des étudiants, j’ai terminé avec des sanglots dans la voix. C’est aussi cela être lecteur à voix haute : on est parfois submergé par l’émotion.

Ce livre peut se lire sans les images, tellement le conte est fort. J’aime bien ces livres où la mise en pages complètement minimaliste, avec beaucoup de blanc, et ce blanc laisse place à la pensée, à l’imaginaire. Il y a un vide qui laisse place à la rêverie. C’est un livre qui parle d’amour bien sûr dans la première partie. Une première partie toute de tendresse, d’amour et de jeu, accompagnée par les mouvements de l’arbre, où les doubles pages permettent à l’arbre de s’épancher, d’aller vers l’enfant. Le tronc lui-même se penche vers l’enfant. Et puis petit à petit, l’enfant disparaît et grandit. C’est un livre aux illustrations minimalistes, mais on y découvre toujours des choses nouvelles. L’arbre qui reste tout seul avec ses branches croisées, c’est d’une tristesse infinie.

Quand l’enfant revient et qu’il a grandi, il a complètement changé. Finis la tendresse, l’amour et le jeu, il est dans la revendication. On a un syndicaliste en bonne et due forme. C’est un livre qui pose vraiment la question du sens de la vie. Ce n’est pas très léger à ce niveau-là. Que fait-on de notre vie ? L’enfant veut de l’argent, une maison, une femme, des enfants… J’aime cette juxtaposition, il veut tout sur le même plan. Il a une conception matérialiste de la vie. Et ce qui est intéressant, c’est qu’au fil des années, il en demande toujours plus, il est toujours insatisfait, et en face il y a tout une prodigalité, mais aussi un dépouillement de l’arbre. Avec l’ambiguïté du don, puisque le texte dit à un moment « et l’arbre fut heureux… mais pas tout à fait  ». Et malgré tout, il y a aussi de l’humour, comme avec cette souche qui se hisse pour permettre à l’homme de s’asseoir. Je trouve que l’arbre généreux est aussi une belle métaphore de ce qu’est un livre, avec toutes ses feuilles. Un livre pour moi, c’est cela : des feuilles qui donnent toujours une multiplicité de sens.Dans un livre comme ce livre, avec deux personnages, je ne peux pas dire que je m’identifie à l’un ou l’autre. Quand je le lis, je suis aussi ce petit garçon matérialiste qui a besoin de confort. Mais je suis aussi quelqu’un qui a envie de donner, de transmettre. Souvent, les mamans me disent « ça me fait penser à moi ».

[1] L’arbre généreux, Shel Silverstein, L’École des loisirs, 2003. Édition originale : Giving tree, New York, 1964.

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