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Intervention de Kitty Crowther, mars 2010

Intervention de Kitty Crowther, mars 2010

Présentation par Francine Foulquier :

Kitty Crowther est née dans une famille polyglotte, un père anglais, une mère suédoise. J’ai l’habitude de dire que la langue est la terre d’accueil des petits qui viennent au monde, qu’avec la langue se fait l’entrée dans la culture, dans la culture de la famille, de la communauté, de la société qui accueillent l’enfant. Pour Kitty, la terre d’accueil était plurielle, dès l’origine, avec l’anglais, le suédois et le français. Étonnante confrontation de ces langues du monde pour une enfant malentendante.Avec la pluralité des langues, c’est également un imaginaire d’une riche diversité qui s’installe. Kitty Crowther a été bercée par les mythes, les contes, les albums, des lectures d’enfance où se croisent la fantaisie anglaise, la liberté de ton de la littérature suédoise pour la jeunesse et que l’on retrouve, comme des clins d’oeils fraternels, dans ses albums.

Si j’ai bien lu vos albums, Kitty, vous semblez proche de la nature. Celle-ci tient une place essentielle dans votre oeuvre (Moi et rien, [1] …), les fleurs sauvages, les arbres. Je pense également aux éléments comme l’eau (Scritch, scratch, dip, clapote !) [2], la terre, mais aussi la nuit, les bruits, avec lesquels vous dessinez des univers intérieurs, vous dressez des portraits intimes, évoquez le repli, parfois l’isolement… Autant d’éléments dont vous nous parlerez peut-être ?

Avouant un goût immodéré pour le dessin – je crois savoir que vous enseignez ou avez enseigné l’illustration, le croquis, une discipline très particulière - et un goût non moins modéré pour la narration, vous êtes une auteure complète, à la fois illustratrice et écrivain.

Les albums de Kitty Crowther, c’est tout un univers d’humeurs, d’humour et de fantaisie, de ciels lourds et de forêts profondes, où croissent une multitude de petits êtres, humains, végétaux ou animaux, qui se côtoient et ont tous en commun une forte densité psychologique, une vie intérieure riche, une étonnante présence au monde. Dans ses albums, Kitty installe le monde entier, mais un monde étrange où tout est en vie, pas seulement les personnages, également les décors, les ombres, tout vit, tout bouge. Chaque élément a des émotions, un passé. Les personnages sont inscrits dans une histoire individuelle, familiale, collective. Ils évoluent dans un temps lent qui incite à regarder le monde autrement. C’est assez rare dans la littérature pour la jeunesse et c’est peut-être cela qui fait que l’on se retrouve tous, petits et grands, dans ces ouvrages.

Sous une apparente simplicité, avec des techniques dites pauvres - le crayon de couleur, le pastel - quelque chose de très fort est à l’œuvre : toutes les questions sont prises très au sérieux : la maison, les amis, la relation aux autres, les hésitations, les rencontres, les séparations, le « d’où je viens », balancent entre tensions et calme… et nous invitent aux voyages intérieurs.Vos albums ouvrent le champ des grandes questions, celles de l’enfance, qui sont aussi celles des plus grands et nous rappelle qu’une oeuvre questionne, suggère des réflexions et s’inscrit dans la durée, celle du lecteur.

Et c’est bien pour ces qualités, cette richesse de création que nous sommes ici réunis et pressés de vous entendre. Vous interviendrez durant environ une heure, puis on prendra le temps d’un échange avec vous ensuite.

Intervention de Kitty Crowther

J’ai apporté toute une série d’images pour pouvoir rebondir et discuter dessus. C’est parce que je fais de plus en plus d’interventions, de conférences, et je suis parfois un peu fatiguée d’entendre ma propre voix, donc j’essaye de trouver des chemins de traverse. J’avais d’abord envie de vous parler d’un personnage assez important qui vient de décéder, un professeur de morale qui s’appellait Jacques Duez et qui a eu modestement et humainement l’idée délicieuse d’enregistrer des enfants. Ça m’a énormément touchée. J’essayais de comprendre pourquoi ces enfants parviennent à dire des choses qui leur sont vraiment propres, qui ne sont pas guidées ou transformées. Cet homme a donc vécu dans le Hainaut, on trouve de lui une longue interview sur internet. C’est une écriture très particulière, extrêmement douce et simple. Ce qui me touchait, c’est de me dire que s’il y a de si belles réponses, c’est qu’il y a une qualité d’écoute extraordinaire. Il n’y a pas de jugement, et le micro comme intermédiaire. L’enfant, si on le filme et qu’il y a un micro, il est conscient qu’il va y avoir une trace, me semble-t-il. Et j’ai constaté cette fraîcheur, cette spontanéité, que je retrouve quand j’interviens dans des classes. Et on se dit parfois que si l’enfant pose la question, c’est que peut-être il a déjà sa propre réponse. Même si ce n’est pas tout à fait la même que la nôtre, c’est intéressant de découvrir le chemin qu’il a pris pour arriver a ses réponses. Moi, je n’ai pas eu accès au langage très rapidement. Je n’ai pas parlé avant mes 4 ans, et j’ai été appareillée à 6 ans. J’ai donc dû décoder le monde qui m’entourait. J’ai passé beaucoup de temps à lire les images, les corps, les expressions. Je suis assez fascinée par la façon dont les gens se tiennent, comment ils interviennent, prennent la parole, la donnent, l’imposent, comment ils la laissent libre, comment ils la ferment. C’est passionnant.

Edwige Chirouter parlait de l’étonnement, mais j’ai presque envie de tirer vers l’émerveillement.Si j’étais un martien et que je débarquais sur la Terre, comment me verrais-je ? Comment essaierais-je de comprendre ce qui se passe ? Je crois qu’au fil du temps, je me suis aperçue de plusieurs choses, c’est que j’écris de histoires pour apprivoiser ce monde qui m’entoure. Si je devais vraiment choisir entre auteur, illustratrice et plasticienne, je dirais que j’écris des histoires, et que je ne peux que raconter ce que j’ai mis dans mes armoires à moi. Tout le monde à une armoire avec ses trésors, des choses enfouies, d’autres plus évidentes. Et ça désarçonne la plupart des gens quand je leur dis que quand j’écris une histoire, je ne sais absolument pas où je vais. Je ne connais pas la fin, je pense que si je la savais je m’ennuierais profondément. Je fais des histoires d’abord pour moi, pour combler l’appétit vorace de la petite fille que j’étais. J’ai eu la chance de vivre dans une famille où on pensait que la lecture était extrêmement importante. Ma mère était une institutrice. Mais elle était très mauvaise pédagogue et a arrêté assez vite – tant mieux pour elle et surtout pour les enfants. Par contre mon père était un pédagogue né, qui prenait énormément de temps pour expliquer, ce que j’ai beaucoup fait à mon tour pour mes enfants. Et même quand je ne connais pas la réponse, on cherche ensemble.

Je crois assez fort à toute une série de choses invisibles, parce que ça fait partie de mon univers à moi, de ma culture, de la façon dont j’ai pris un chemin et pas l’autre. J’ai besoin que les choses soient ouvertes, et que tout ne soit pas expliqué. Si tout est expliqué, le lecteur n’a pas sa place dans le livre. Il ne pourra pas aller chercher quelque chose qu’il a décidé lui, et qui ne sera pas forcément la même idée que la mienne. Moi, mon boulot, c’est d’écrire l’histoire, de faire l’image, et une fois le livre publié, il ne m’appartient presque plus – je ne parle pas des droits d’auteur, bien entendu ! Je suis intimement persuadée que le livre est un trésor, qu’il est extrêmement important. Si je n’avais pas eu le livre, je ne serais clairement pas ce que je suis. J’ai eu la chance d’avoir des livres extraordinaires, les Ungerer, les Lobel, que j’appelle des monstres d’humanité, parce qu’il y a une telle tendresse, une telle douceur, une telle compréhension et une telle finesse aussi. Ce ne sont pas des livres qui s’imposent. Ils demandent un petit effort pour y entrer, mais une fois qu’on a fait ce petit effort, on en sort grandi. C’est comme faire l’effort d’écouter de la musique classique, de comprendre le jazz ou des installations… Avoir la curiosité de se dire « comment est-ce que ça marche » ? Plutôt que de dire « ah, non, moi je n’aime pas ça ». Je ne connais pas, mais je peux essayer.

Je m’aperçois que dans les livres d’enfants, c’est souvent l’émotion qui prime. J’allais avec mes enfants dans une bibliothèque pour des séances de lecture de 0 à 4 ans. Il y avait une femme avec une malle remplie de livres et nous étions tous assis par terre. Mon fils rampait vers le panier, et prenait des livres que je n’aurais pas choisis, des livres dont j’estimais, du haut de mon savoir d’auteure, que ce n’étaient pas des bons livres. Et j’ai réalisé que ces livres étaient géniaux, que je pouvais plus vivre sans. Et c’est intéressant d’aller dans une librairie et de dire à mes enfants de choisir un livre. En général il faut négocier, parce qu’ils choisissent le plus grand et le plus cher. Et moi je choisis un livre aussi. Et j’essaie de découvrir ce qu’ils aiment et eux essaient de découvrir ce que moi j’aime. Parfois ce que je fais aussi, c’est d’abandonner des livres dans la voiture, comme ça lorsqu’ils s’ennuient ils sont obligés de les lire. Il y a des moments vraiment magiques. Je pense notamment à La Grande question. Je me souviens exactement de la qualité de l’émotion. Cette espèce de silence après… Pour d’autres livres, ils vont me dire que c’est complètement nul, et on peut toujours en discuter, on est d’accord ou pas…

Pour revenir aux livres que je lisais enfant, ma grand-mère me lisait notamment Les Frères Cœur-de-Lion d’Astrid Lindgren, qui est particulier parce qu’il commence par une mauvaise nouvelle. Un garçon est malade, son frère s’en occupe mais il meurt et se retrouve dans l’au-delà, qui est un moyen-âge avec un dragon, le haut-mal… Je m’en souviens comme si c’était hier. Comme pour les contes, il faut aller grappiller des réponses qu’on n’a pas forcément. Je pense qu’on ne peut bien parler que de choses qui nous intriguent ou nous touchent vraiment. Parfois je vais dans des zones un peu inconfortables, mais ça en vaut la peine. C’est un peu comme des poupées russes. Pour commencer une histoire, j’ai une espèce d’idée qui plane, parfois c’est une image que j’ai dans la tête. Et j’ai l’impression d’être comme un réalisateur qui va choisir des acteurs. Pas forcément ceux qui sont les plus intéressants graphiquement, mais ceux qui dégagent une vraie émotion. J’essaie toujours d’aller là où il y a du sens, de la justesse, de l’émotion. Parce qu’il faut savoir que le livre va nous accompagner pendant 3 à 6 mois, et on a donc intérêt à être sûr de ce qu’on propose. Et c’est vraiment cette sensation de voyage, de marcher avec ses personnages. Souvent les enfants me demandent « comment tu fais pour l’imagination, comment tu fais pour écrire ? » et je leur demande « mais comment tu fais pour jouer ? » parce que j’ai exactement la même sensation. Je prends un personnage, comme si je prenais une petite poupée, et puis j’en prends un autre, etc. Et je me demande ce qui va découler de cette rencontre.

C’est vrai qu’au fil du temps, je me suis aperçu que je faisais énormément d’histoires sur la rencontre. J’aime particulièrement les rencontres entre quelque chose qui existe et quelque chose qui n’existe pas. Mais qui sommes-nous réellement pour dire que ça n’existe pas ? J’ai envie de dire : pourquoi pas ? On ouvre la porte aux fantômes, aux esprits, aux anges, aux lutins… tout ce bagage celtique qu’on met parfois un peu de côté malheureusement.

Jacques Duez ne se prétendait pas philosophe ni prof de morale. Il disait qu’il lisait beaucoup mais qu’il oubliait assez vite. Beaucoup d’artistes le disent aussi : il faut apprendre et désapprendre pour pouvoir trouver sa propre place. Je lis beaucoup, et j’ai gardé dans ma tête les quelques choses qui m’intéressent vraiment, qui vont malgré moi ressurgir dans mes histoires. Et parfois quand je vois les images que j’ai faites, je vois exactement d’où ça vient. On ne vient pas du néant, on arrive avec un bagage.

Pour prendre l’exemple de Scritch scratch dip clapote !, ça faisait longtemps que j’avais très envie de parler de la peur du noir. La nuit, j’enlève mes appareils et je ne définis pas le son, je ne sais pas d’où il vient. Donc, petite, j’étais assez terrorisée, persuadée que toutes sortes de monstres et de tigres se promenaient dans les couloirs… Et il faut apprivoiser cette part de peur (du noir, de mourir, d’être abandonnée, de ne pas être aimée, de ne pas avoir sa place au soleil etc.)Les livres que je lisais enfant sur la peur du noir, c’étaient pas exemple Il y a un cauchemar dans mon placard (de Mercer Mayer, New-York City 1968). Mais je ne pouvais pas faire pareil !Ce qui est intéressant dans la nuit et l’alternance avec le jour, c’est cette idée de respiration, de souffle, d’inspiration-expiration, vie-mort, etc. Quand on est tout petit et qu’on va dormir, on se demande « est-ce que le lendemain je serai encore là ? » Et il faut apprivoiser cette chose qu’est la nuit. Donc je me suis dit « dans cette histoire, j’ai envie de parler du son ». J’ai embêté tout le monde avec ce titre, moi qui ai tellement du mal avec certains mots, ç’a été ma vengeance personnelle.J’ai toujours beaucoup aimé Beatrix Potter. Il faut lire sa biographie chez Gallimard, c’est très intéressant. Une femme très solitaire, comme j’ai pu l’être aussi. Et on va donc faire son possible pour peupler sa vie. Quand on est tellement seul, la tête se met à fonctionner beaucoup plus vite. Il faut la nourrir, pour ne pas être dans un énorme vide. Le nombre de repas, enfant, où je ne comprenais absolument pas ce qui se passait… Ma tête commençait à imaginer des tas de choses. J’ai toujours aimé les espaces un peu vides, les couloirs, les fenêtres, un vase avec une fleur, la lumière qui rentre dans une pièce… et les armoires aussi. Ça m’évoque tous ces livres extraordinaires, malheureusement adaptés au cinéma, comme Le Monde de Narnia, que je lisais quand j’étais enfant. J’ai toujours cette image incroyable de cette petite fille qui rentre dans l’armoire et qui se retrouve dans un paysage de neige, nez à nez avec un satyre près d’un réverbère au milieu d’une forêt. Ce sont des chocs d’images, d’attentes, de silences, d’écoutes. Beatrix Potter avait exigé que ses livres ne soient pas plus grands que la taille d’une main d’enfant. Elle a écrit un livre qui s’appelle The Tale of Jeremy Fisher, où Jeremy vit dans une maison où il y a de l’eau. J’étais fascinée par cette idée d’une maison avec de l’eau, et le bruit qu’il pouvait y avoir. Pouvoir nager dans l’eau et aller tout en bas, là où il y a très peu de son, principalement des vibrations. Et je me suis souvenu après avoir lu sa biographie que Beatrix Potter avait dédié ce livre à son père. C’était son père le personnage principal. Et dans mon histoire, c’est aussi mon père. Je suis toujours un peu fascinée quand tout se met en connexion. J’avais envie de parler du rôle du père. Et c’était un plaisir graphique immense, ces grenouilles, ces pyjamas, les livres… On dort tellement d’heures dans sa vie ! Ce que le petit met dans son lit, des poupées, des épées, des doudous, des images, tout cela fait partie de l’univers propre de l’enfant.

Je suis intervenue très souvent dans des classes d’enfants en France, en Suède, en Hollande, en Italie… et beaucoup d’enfants me demandent pourquoi il y a tant de noir dans mes dessins. C’est parce que je trouve qu’on ne peut que bien parler de la lumière si on a une belle présence du noir.J’aime énormément le noir, il fait ressortir les couleurs. Et puis ce n’est pas un noir plein. Dans chaque histoire, je vois des bribes de choses que j’ai vues enfant. Dans L’enfant racine, j’ai vu des choses de Rupert, un petit ourson blanc, une petite bande dessinée très connu en Angleterre. Rupert est un petit ours presque parfait, gentil, poli, bien élevé, et il a une série d’amis qui sont complètement barrés. Ce qui permet d’avoir toutes ces histoires un peu folles. Et dans une de ces petites bandes dessinées, il avait découvert dans une forêt une racine très capricieuse, très difficile à gérer, de très mauvaise humeur. Et je voulais aller dans ce sens-là, mais autre chose s’est mise en place. Je pense qu’il faut faire confiance à la main qui dessine, et à la tête qui a lu énormément de choses. Sans doute cette espèce de chose organique s’est-elle inscrite en moi. J’aime qu’il y ait des choses que je ne maîtrise pas tout à fait.

Poka & Mine, c’est une tout autre démarche. Après une série d’histoires assez graves, comme Moi et Rien, La Visite de petite mort, L’Enfant racine, mon éditeur hollandais me téléphone un jour pour me demander « est-ce que tu vas bien, Kitty ? ». Ça m’a un peu agacée, parce que je ne pense pas être une personne particulièrement triste. Mais souvent les clowns ont une forme de gravité. J’oscille entre gravité et légèreté. J’ai énormément besoin de rire, et il faut pouvoir rire des choses tout en gardant ce respect. Ça faisait un petit temps que mon père me harcelait – mon père est un business man, quand il m’appelle il demande « bonjour Kitty, comment vas-tu, combien de livres as-tu vendus ? » Et il me dit « mais tu sais, ça serait pas mal que tu prennes un personnage et que tu fasses une série… » Et finalement, ça a dû faire son chemin en moi.

J’aime beaucoup la mythologie, c’est extraordinaire de voir à travers le monde… je suis une grande amoureuse d’histoires. C’est comme les blagues. C’est Mario Ramos qui disait « si vous avez une bonne chute, vous avez une bonne histoire ». Donc je me suis dit « je vais essayer de trouver un endroit où je me sens bien, que je peux visiter et que je peux raconter ». Et Poka & Mine, c’est vraiment un hymne à la vie quotidienne, comme les Japonais ou les Scandinaves savent le faire. Parler de presque rien et d’avoir l’essentiel dedans. Des gens comme Miyazaki nous donnent accès à des chemins qu’on n’aurait pas forcément empruntés, et c’est tout à fait fascinant. Souvent les gens me disaient « ah, maintenant que tu as des enfants, tu vas avoir plein d’histoires ! » J’étais un peu vexée. Parce que je me rendais compte qu’il y avait toute une série d’histoires. Et oui, bien sûr, mes deux garçons me donnent des envies d’histoires. Je reviens à la discussion de ce matin : le chemin que l’enfant prend pour arriver à sa propre réflexion. Il ne s’agit pas de dire « tu penses telle chose et pourquoi ? » mais plutôt « Quel chemin tu as pris, toi ? Moi j’ai pris celui-là, mais toi ? »

Poka & Mine sont inspirés de mes enfants. Le dernier qui va sortir c’est Poka & Mine et le football. Ça me plaisait de nouveau de raconter une histoire monoparentale. Il y en beaucoup d’histoires très belle qui fonctionnent sur ce principe en Suède. Cela ne veut pas forcément dire que le père ou la mère est absent. Mais la relation que mon fils a avec moi n’est pas la même que celle qu’il a avec son père. Et dans l’histoire de Poka & Mine, je voulais raconter une histoire de père et de fille.

C’est surtout Élias qui me donne ces idées-là. Un jour où on devait aller au cinéma, il traînait, traînait, et je finis pas lui demander « mais qu’est-ce que tu fais ? » Et lui me répond « Ben… je prends mes peluches : elles n’ont jamais été au cinéma ! ». Et ça m’avait tellement ravie que j’ai décidé de conserver cette histoire. Ça m’a toujours fascinée de dire « on va au musée, au cinéma, voir des expositions, pour élever nos enfants à la culture, et puis finalement… » Par exemple, j’ai emmené mes enfants au Salon du livre jeunesse de Montreuil. Et je leur demande si ça leur a plu, s’ils ont lu des livres, vu des expositions. « Eh ben tu sais, il y a un gardien qui faisait des tours de magie ! » Et ça me fascine. C’est comme mon éditrice, quand je lui ai présenté cette histoire-là, elle m’a raconté qu’elle adorait aller au match de football, petite, parce qu’elle allait à la buvette manger des cacahuètes. Donc on peut avoir des intentions, mais l’enfant ne les suivra pas forcément. Il faut respecter cela.

Les insectes m’amusaient énormément. J’aurais pu mettre des petites souris, des lapins, des petits chats, j’aurais sûrement triplé la vente… Les petites choses, le petit peuple, ce qu’on ne regarde pas forcément, m’intéressent beaucoup. Comme je n’entends pas bien, mes yeux fonctionnent à toute allure et emmagasinent énormément de choses. J’ai lu les Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre, c’est absolument exquis, passionnant, intéressant. Quel que soit le sujet, il y a des mondes et des mondes, comme dans les poupées russes. Donc ça m’intéressait énormément de créer des insectes qui n’existaient pas, il faut dire qu’il y a un million d’insectes répertoriés et 10 millions qui nous sont encore inconnus, ce n’est donc pas très grave. Je suis très intéressée par les expressions, et donc la deuxième contrainte, après les six bras, c’est qu’il n’y a pas de bouche. Je suis évidemment une grande fan de Tove Jansson et de Moumine le Troll, et ce que j’aime particulièrement chez cette femme, c’est qu’elle a une élégance pour parler de l’angoisse qui m’a réconfortée, nourrie, accompagnée. Donc je sentais que prendre ce chemin me ferait jubiler. Donc les yeux sont très grands, et quand je dessine, j’essaie vraiment d’être ce que je dessine. Je suis obligée d’être extrêmement présente. Si je triche, ça rate. Et je rebondis sur Jacques Duez, qui disait que c’est l’instant présent qui prime. J’ai l’impression que quand je construis une histoire, c’est comme quelqu’un qui marche dans une forêt. Une jambe écrit, l’autre jambe dessine, et j’avance comme ça. Je pense aussi que je travaille beaucoup les ombres. Je ne fais pas du dessin réaliste, ça ne m’intéresse pas. Mais un enfant m’a dit un jour « comme il y a des ombres, on a l’impression que c’est vrai ». Donc c’est très intéressant d’utiliser des codes. Je travaille beaucoup avec l’instinct, l’intuition de dire « je mets telle chose ou pas ». L’œil est bien plus intelligent que ce qu’on pense. Il prend beaucoup plus. Et parfois c’est intéressant de lire avec l’œil et pas avec la tête. Je trouve ça assez délicieux de lire des livres auxquels on ne comprend pas tout, mais on saisit, on a l’impression qu’on pourrait toucher du doigt la réponse. Je trouve ça bien plus riche.

Dans un dessin de Moi et rien, il y a une cabane de jardin. C’est une fois de plus un endroit où j’ai beaucoup joué. Nous habitions une maison à Bruxelles, et mon père a eu l’excellente idée d’acheter une maison au bord de la mer, en Zélande. Papa, qui aimait les oiseaux, mettait un gramophone dans le jardin avec des chants d’oiseaux suédois. Et quand il les diffusait, les oiseaux locaux n’étaient pas du tout contents – je ne sais pas ce que les oiseaux suédois disaient, mais ça ne devait pas être tendre… Je me suis toujours intéressé à ces témoins silencieux, que ce soient des chats ou d’autres animaux. Quand c’est une personne, on se dit « c’est le mari, la femme, le bébé, le copain, l’ennemi… » Mais quand c’est un animal : « est-ce un animal sauvage, domestique ? » Et l’animal peut donner une énergie. Je pense au Grand désordre où le chat est très présent, et s’appelle Daguerréotype. Évidemment, les enfants me demandent toujours « Et pourquoi vous l’avez appelé Daguerréotype ? » Une maîtresse leur avait parlé de Daguerre et du mot « révélateur ». Et ce chat va révéler à sa maîtresse Émilienne le nœud de cette histoire. Et dans Moi et rien, il y a encore un oiseau, le gorge-bleue. Ce devait être un rouge-gorge au départ, mais je ne me sentais pas en droit de piquer le rouge-gorge du livre de Frances Hodgson Burnett, Le Jardin Secret, que j’ai lu en boucle quand j’étais enfant. C’est un très beau roman qui hélas, trois fois hélas a été adapté au cinéma. C’est l’histoire d’une petite fille qui naît en Inde, et dont les parents meurent bien sûr, comme dans toute bonne histoire (rires). Parenthèse, c’est aussi un peu comme dans James et la grosse pêche de Roald Dahl, où les parents se font manger par un rhinocéros… donc ça commence très mal ! Donc cette petite fille orpheline, Mary, doit rejoindre son oncle dans le moor, une région désertique d’Angleterre. Elle va se retrouver dans un énorme manoir. Quelque chose de très intéressant avec les manoirs, c’est que c’est un peu comme si c’était la personne. Donc il y a la porte d’entrée, la cave, le grenier, et des pièces fermées à clef. Et Mary entend quelqu’un qui pleure la nuit. Alison Lurie, dans Ne le dites pas aux grands (Rivages) en parle bien mieux que moi. Elle donne des cours de littérature à Chicago, et demande à ses étudiants quel livre ils ont vraiment aimé quand ils étaient jeunes. Et elle fait le constat que ce sont souvent des livres initiatiques, où l’enfant s’en sort tout seul. Ce n’est pas le grand qui lui dit « il faut que tu ailles par là ! ». Donc Marie va trouver grâce à un rouge-gorge une clef enfouie dans la terre, et va accéder à un jardin fermé, qui est le jardin de la femme de l’oncle, décédée, et où l’oncle ne veut plus aller. Donc ce livre a des racines dans d’autres histoires.

Pour revenir à ce livre-là [lequel ndc ?], dans ma petite tête je voulais faire une histoire sur l’ami imaginaire – personnellement je n’en ai jamais eu, mais je pense au film Shining, et à ce petit garçon qui parle avec son doigt. J’ai eu une amie qui a eu un cheval imaginaire pendant deux ans, et c’était quand même très puissant, parce que tous les matins, elle brossait son cheval et allait le promener dans la cour… Je me suis demandé pourquoi aucun adulte ne lui a posé la question « mais qu’est-ce que c’est que ce cheval ? » J’avais l’impression d’avoir un vertige. Moi malentendante, c’était assez rock’n’roll à l’école. Parler, discuter mais pas avoir les outils pour pouvoir le faire… Le rôle de l’enseignant dans la classe, je pense que c’est de permettre – peut-être – à l’enfant d’avoir les outils pour s’exprimer. Moi j’avais énormément de mal à m’exprimer, et ç’a été une longue bataille pour pouvoir le faire. Quand on ne maîtrise pas la langue, on ne peut pas formuler une pensée dans sa tête. On a une impression, un peu comme « c’est chaud, c’est froid, ça pique ». On n’a pas les moyens de mettre des mots sur sa pensée. Et peut découler de ça une très très grande colère. C’est pour cela que la langue est importante, pas dans un sens d’érudition, mais pour permettre.

J’ai toujours un peu de mal à me dire auteur ou écrivain, parce que je fais énormément de fautes. Mais parfois je suis fière de mes fautes, des expressions que j’arrive à trouver, les mélanges. D’aller là où on ne m’attend pas. Ce n’est pas très grave, parce que je n’ai pas fait des études pointues sur la chose. Des études de dessin, oui. Mais l’écriture, non. Je sais que je suis quelqu’un qui invente des histoires. Personne ne pouvait le faire à ma place. Et je m’y suis attelée avec beaucoup de plaisir, d’émerveillement, mais je pense que je ne pourrais pas écrire un texte, et le donner à un illustrateur. J’ai l’impression que ça ne serait pas assez fort. Parce que mon travail est en binôme. Dessiner, pour moi c’est une forme d’écriture. L’un nourrit l’autre. Je suis friande de liberté. J’ai besoin de pousser les portes. Et c’est pour cela que régulièrement je me donne des contraintes, parce que ça m’amuse. Je me dis « comment je vais faire pour entrer dans cette maison ? » La porte d’entrée, je n’y arrive pas. Vais-je tenter la fenêtre ? Trouver la porte de derrière ? Creuser la terre, pour me rendre la vie encore plus difficile ? Je perçois chaque livre comme une maison, et j’essaie de voir là où m’emmène le personnage. On m’a fait remarquer que dans mes images il y a toujours des fenêtres. Pour s’échapper, ou voir loin. Des portes, des tables, des chaises, pour être ensemble… Enfin, ça ce sont des analyses.

Je me souviens d’une maman qui n’avait pas de bras, et dont l’enfant était assez difficile. Une psychomotricienne avait dit que, peut-être, cet enfant n’avait pas de repères dans l’espace corporel parce qu’il n’était pas pris dans les bras. Et que c’était donc au père de prendre le relais. J’ai l’impression que c’est comme une espèce de chaîne : il suffit qu’une chose se déplace pour que les autres se mettent à bouger. Et j’ai la sensation que pour moi, le fait de ne pas bien entendre a déplacé des choses. Certaines sont devenues plus fortes, d’autres moins. Cet enfant, qui avait trois ans, ouvrait [Moi et rien ?], et disait « moi j’ai envie d’aller là ». J’ai tellement aimé cette phrase, parce qu’il se sentait bien dans les images. Moi enfant, quand j’avais des livres que j’aimais beaucoup, je regardais longtemps les images, un peu à l’envers, pour être dans cet endroit. C’est comme les images de Beatrix Potter, j’ai la sensation qu’elles continuent à vivre, que si je vais en Angleterre je vais pouvoir les croiser… Et Poka et Mine, c’est ça : je fais un livre à un instant donné, et puis je peux aller prendre le thé chez Poka et Mine, et c’est très léger…

La gestuelle est toujours très intéressante quand on dessine. Je pense qu’il y a pas mal de maîtresses qui demandent aux enfants « mais que voyez-vous ? » J’ai eu la chance d’avoir une éditrice vraiment remarquable qui est Christiane Germain. Je fais chez moi des crayonnés. Je les avais d’ailleurs montrés à Claude Ponti, qui m’avait demandé « mais pourquoi tu ne les publie pas tels-quels ? » Bon, moi je trouve que ça doit être un rien plus lisible, j’avoue que le côté artistique me questionne encore… Donc je faisais tous les crayonnés, je les montrais à Christiane, et j’avais l’impression qu’elle recevait non avec sa tête mais avec son corps. Elle disait que soit ça lui parlait, soit ça ne lui parlait pas. À cette époque-là, je n’avais pas une totale confiance, et je faisais deux histoires. Une histoire légère, facile, vendable – parce que parfois on a des préjugés… C’est comme quand j’ai commencé l’illustration, j’étais persuadée que si ce n’était pas du trait à l’encre de Chine et de l’aquarelle par-dessus, alors ce n’était pas de l’illustration. C’est étrange comme on peut se mettre des œillères… J’avais montré les deux histoires, et évidemment Christiane a préféré celle-ci. On a quasiment gardé les images, le rythme, la mise en pages de mon carnet. Presque un copié-collé depuis mon carnet. Moi ça ne me dérange pas tellement de refaire. Un maître japonais disait à ses élèves « si vous ne savez pas ce que c’est d’avoir froid dans l’ombre, si vous ne savez pas sentir le soleil quand vous remontez à la surface, ce n’est pas la peine de dessiner un poisson ». Et je trouve ça très intéressant de presque demander l’autorisation à l’arbre ou la fleur de les dessiner. Dessiner un arbre, ce n’est pas juste décoratif. Il y a une charge, une matière, une vie, des choses qui se sont passées avant.

Dans moi, (Memo) est écrit par Alex Cousseau. Je me suis beaucoup amusée sur les mises en pages. Près de l’enfant il y a des fleurs qui tentent de protéger ce petit bonhomme. Souvent, des parents ou des maîtresses ne sont pas très à l’aise avec des livres. Je peux tout à fait le comprendre, mais parfois j’ai envie de dire « vous n’avez pas la curiosité de vous dire que peut-être l’enfant réagira différemment ? » C’est ça la grande supériorité du livre, c’est qu’on peut le fermer, on ne le subit pas. J’ai toujours eu un amour pour l’anatomie, la représentation du squelette… J’avais un prof d’histoire assez génial, qui m’a raconté qu’au Moyen-Âge, certaines personnes avaient une petite pierre polie qui représentait un crâne, et que quand on touchait cette pierre, c’était pour se rappeler qu’il fallait vivre maintenant et pas demain. Enfant, je n’ai pas reçu de réponses, et j’ai donc été les chercher justement dans Les Frères Cœur-de-Lion, et au moment où j’ai voulu faire ce livre, j’avais vu l’affiche du Voyage de Chihiro, le film de Miyazaki. Je me suis dit que je n’irais pas le voir parce qu’il m’inspirerait trop, mais j’ai adoré ce masque avec cette cape noire, cette présence ou cette non-présence effrayante. Je m’étais dit que j’allais faire un squelette, parce que j’adore dessiner les squelettes, mais ça ne collait pas. Et à cette époque là, je regardais beaucoup les masques inuits, j’aime beaucoup l’art inuit, les contes aussi, et j’avais énormément lu là-dessus. C’est d’un point de vue plus chamanique que j’aimais ces masques. Il est là, et en même temps il n’est pas là. Le masque autorise quelque chose que d’habitude on ne s’autorise pas.

L’anniversaire de l’écureuil, écrit par Toon Tellegen, un grand monsieur de la littérature hollandaise. Il y a des adolescents qui taggent des citations entières de ce monsieur, je vous invite vraiment à découvrir ses textes.

La visite de petite mort. Quand je dessine, j’ai un malin plaisir à mettre des symboles, parfois malgré moi. On m’a souvent demandé si la petite mort était une enfance, ou pourquoi c’était un enfant. En faisant cette histoire, je jubilais complètement parce que… la petite mort est une enfant parce que le monde n’est pas très vieux. Et ce qui se passe dans le monde aujourd’hui c’est ce qui se passe dans une cour de maternelle : « ça c’est à moi, pas à toi ! Toi t’es mon ami, toi t’es pas mon ami… » La mort est une enfant aussi. Pas une personne âgée pleine de sagesse. Pour la petite mort, j’avais vu aussi le film de Tim Burton L’Étrange Noël de Monsieur Jack, avec ce squelette qui aimerait qu’on l’adore, comme le père Noël. Je me suis dit que la mort est une petite personne qui aimerait aussi qu’on l’aime. Chaque fois qu’on la voit, on dit « oh, non, pas elle ! ».

Les contes de l’armoire. Aliz Mosonyi a écrit des textes complètement ahurissants. Des petites histoires qui commencent toujours comme ça : « il était une fois une armoire qui s’appelait Marie ». Pourquoi Marie, je n’en sais rien, mais enfin elle part dans des délires… c’est formidable, de pouvoir ouvrir une porte, puis une autre, et encore une autre…

Parfois j’ai des sortes de rencontres, de flashes pour des dessins, que je reprends un petit peu. Comme ici avec Edward Gorey. Je ne sais pas si vous avez ce souvenir de quand on est petit et qu’on n’arrive pas à déchiffrer les lettres, alors on les prend et on fait semblant qu’on sait lire.

J’ai pris en exemple une construction de travail où je me suis royalement plantée, parce que le personnage rentre par la droite. Or on a une culture de lecture, de gauche à droite. Et je me suis aperçue que les histoires que je construis, c’est comme au théâtre. Côté cour, côté jardin, qui rentre, qui sort, où est-ce qu’on place les personnages sur la page, etc. Donc nous avons inversé le sens et ça fonctionne beaucoup mieux.

J’aime bien aussi créer des gens dont on ne sait pas tout à fait ce que c’est. À l’enfant de décider.La difficulté de ce livre-là, c’était de représenter un bébé qui ne ressemble pas aux peluches, sinon il devenait une peluche aussi.

J’aime tellement dessiner la tendresse, les câlins. Parfois je donne cours à des adultes qui veulent faire de l’illustration, des livres pour enfants. Et je trouve ça passionnant de voir comment nous avons tous une histoire à raconter. Et le nombre de fois où une femme me fait une image tendre et adorable, et je m’émeus de cette image, et elle me dit « oui, je sais, c’est nunuche, hein ? ». Non, il n’y a pas de honte à parler de tendresse, de l’amour ! Quentin Blake le fait aussi très bien. Ma mère quand elle regarde les dessins me dit « ça met un sourire sur mon visage ».

Dans presque chaque livre, je mets un livre quelque part. C’est de nouveau cette histoire de monde dans un monde. C’est-à-dire qu’on peut être là, mais on peut décider d’être dans un autre monde, par le biais du livre.

Là c’est une commande de La Joie par les Livres, et ça m’amusait que le petit ait plus de texte que le grand. Il est très content, et la fille se pose un peu des questions. Cette fierté de grandir, de comprendre, d’être là.Là c’est un travail de publicité. On ne gagne pas beaucoup de sous en faisant mon métier. Mais comme me disait cette dame qui travaille aux impôts : « Mais vous avez tellement de chance de faire des livres pour enfant ! ». Oui, certes… Mais de temps en temps je fais d’autres projets, cela dépend un peu des commandes. Il y a des projets assez amusants. Le problème c’est qu’il y a tellement d’intervenants, et qu’il faut convaincre chacun d’entre eux. Donc l’intention qu’on y met se déplace. Je me souviens qu’une fois je devais faire des images pour la marque Lego. Il devait y avoir 5 compagnies entre moi et le commanditaire, et j’avais fait des femmes avec des bottines, parce que j’aime bien les bottines. Et le monsieur me dit : « mais les bottines, ce sont souvent les femmes au foyer qui en portent ». Une autre fois, c’était : « ah non, les nez en trompettes ce n’est plus à la mode ». Ah, d’accord… Dans cette commande là, je travaillais pour San Pellegrino. Et j’avais changé la couleur. La représentante de cette marque me dit : « la couleur change trop ». Et j’ai répondu que la lumière change aussi. Donc c’est un peu normal que la couleur de la bouteille change, n’est-ce pas ? Ce sont un peu des bras de fer, mais ça ne m’intéresse pas. Je n’ai pas envie de me battre.

Voilà des crayonnés que j’avais fait pour l’expo [Klee ?] à Montreuil, sur les cauchemars, les rêves. Avec le [vieux cerf] qui a contaminé toute la forêt.

J’ai une fascination pour le corps, pour le trait. Ce sont des techniques qui paraissent très simples, mais ça m’intéresse tellement de faire avec peu de moyens et d’arriver à donner une charge. Ça m’a toujours fasciné chez les autres et ça m’a toujours donné envie.

J’ai eu un grand prix en Belgique il y a quatre ans, à l’occasion duquel on a fait une plaquette avec toutes les choses qui m’intéressent.

Petits poèmes pour passer le temps  : ce sont des poèmes de Carl Norac. Il faut lire ses poèmes pour adultes, c’est somptueux. Et dans ce livre-là, il y a eu cette part de poésie. C’est un travail d’équipe avec le graphiste, c’est un autre fonctionnement. Parfois ça m’intéresse. Ma maison de travail c’est Pastel, parce que c’est eux qui m’ont toujours soutenue et fait confiance, on a toujours avancé et grandi ensemble. Mais c’est vrai que de temps en temps, j’aime me confronter à un autre espace. Et c’est intéressant, comme quand je vais dessiner, ça m’arrive de prendre l’objet en main et de me dire « est-ce que j’ai envie de faire une histoire qui rentre dans ce format-là, ou celui-ci ? Est-)ce que j’ai envie d’un papier très blanc ? » En fonction du papier, du format, on ne dessine pas pareil.

Échange / questions :

Question [Francine Foulquier ] : Il y a dans tes histoires un très beau travail sur la mise en tension, sur l’énergie. Tout est ciselé, pointu, les mots ne tombent pas à côté. Il y a le temps juste. Tu disais « l’essentiel dans le presque rien ». On sent qu’il y a de la vie derrière ces dessins, derrière le papier. Comment travailles-tu la composition pour obtenir cette tension, cette condensation ?

Kitty Crowther : C’est très instinctif, mais je regarde vraiment comment les choses se passent. Si on a une image avec une seule personne, on se dit « elle est toute seule. Que fait-elle, où va-t-elle, que fait-elle ? » Mais s’il y a une deuxième chose, que ce soit une fleur, une pierre, même si elle n’a pas de relation propre avec l’élément, on la met en relation. Et la tête commence à décrypter tout une série de chose. Je travaille beaucoup avec la table lumineuse, comme j’aime tellement mon premier jet, parfois consciencieusement je me dis « il faudrait que tu travailles un peu plus… » Mais plus je cherche, plus je me perds. Je n’arrive plus à être vraiment là. Et je refuse d’avoir un truc fabriqué. Et c’est pour cela que Alors m’a beaucoup questionnée, parce que j’avais déjà fait un livre pour les bébés, qui s’appelle Le Bain d’Élias, un livre assez léger, mais je sens bien au fond de moi que je ne suis pas arrivée à faire ce que je voulais vraiment. J’ai été trop bavarde, pas au niveau des mots, mais… Quand on m’a fait cette commande pour Alors, je me suis vraiment demandé comment j’allais faire. Moi, mon point fort, c’est les plus grands. Et il y a des gens qui font des livres pour bébés bien mieux que moi. C’est une des choses les plus difficiles, de faire des livres pour les tout-petits. J’ai pensé à l’enfant qui est dans une crèche. Rentre une personne, et cette personne sort. Puis deux personnes rentrent, trois autres sortent… Et tout cela sans explication. Et la vie est extrêmement complexe. En très peu de temps, il prend le son, l’odeur, le visage en gros plan « coucou ! » Et il doit gérer tellement de choses que c’est extraordinaire. Et j’étais passionnée de voir mes bébés faire cette espèce d’aller-retour entre le monde, leurs petites mains et eux. Ce va-et-vient ou on va chercher et on se recentre… Donc je me suis vraiment dit qu’il fallait que je fasse quelque chose qui m’interpelle très fort. Or à ce moment-là, je faisais un théâtre d’ombres en marionnettes, et je me suis dit, rien que par la silhouette, je pouvais regarder ce qui se passait. En les éloignant, les rapprochant, les bougeant. Je me suis dit « je vais utiliser l’image pas forcément la plus réussie graphiquement, mais celle qui parle le plus. »

Christian Bruel : Tu as dit que tu n’imaginais pas voir un texte que tu aurais écrit illustré par quelqu’un d’autre. Par contre, tu mets tes dessins sur les textes d’autres auteurs.

Kitty Crowther : Je pense qu’il doit y avoir une part du complexe de la moitié-sourde, et d’autre part je ne suis pas du tout sûre d’être pertinente là-dedans. Je peux essayer, mais j’ai toujours peut de cette fabrication. Si quelque chose arrive naturellement, alors c’est juste. Mais je ne vais pas me faire violence pour faire quelque chose de passable. Il y a suffisamment de livres dans les librairies. Ce n’est pas parce que Kitty Crowther a écrit une histoire illustrée par machin-truc que ce sera bien.Quand j’ai écrit Le Grand désordre, ç’a été très compliqué, parce que j’avais d’abord écrit toute l’histoire pour l’offrir à une amie, sans penser en faire un livre. Et après, quand j’ai dû illustrer mon propre texte, c’était horrible ! J’ai fait tout mon possible pour trouver des portes sur le côté, et c’est pour cela que tous les petits personnages sont arrivés. J’ai eu besoin de le remplir d’une deuxième ou d’une troisième lecture dedans.

Isabelle Sagnet : Pourquoi trouvez-vous que Le Bain d’Élias est un livre « bavard » ?

Kitty Crowther : Je pense que j’ai un peu trop chargé les matières. J’aurais dû être plus simple. Je sens bien que je n’ai pas réussi à aller où moi je voulais aller. Même si des parents ou des enfants l’aiment beaucoup, je vois bien l’impact de Alors, qui est bien plus fort, et où j’ai été vraiment intègre à 100 %. Pour Le Bain d’Élias, j’avais presque envie de faire une tête de petit vieux comme ont parfois les bébés. Et je pense que Christiane n’a pas osé aller sur ce chemin-là. Donc il y a soit trop soit pas assez, mais je n’ai pas trouvé le bon équilibre. Je ne le renie pas, et je ne dis pas que c’est un mauvais livre. Parfois ça m’arrange d’avoir des livres qui ne sont pas tout-à-fait parfaits.J’aime bien qu’il y ait des aspérités, que ce ne soit pas tout à fait rond. Et c’est entre autres la raison pour laquelle je ne suis pas publiée en Angleterre. Les Anglais ont un public tellement large… Les illustrateurs-auteurs sont payés en conséquence. On peut multiplier par six ce qu’ils reçoivent en droits d’auteur. Mais ils sont extrêmement formatés. J’ai une amie qui devait dessiner une vache, et ils lui ont dit qu’elle ne devait pas dessiner le pis ! Cette hypocrisie, moi je ne peux pas m’y frotter. C’est un peu comme dans la publicité : il y a trop de gens. On m’a raconté qu’un éditeur demandait à des bibliothécaires, des mamans, des institutrices, de se réunir dans une pièce en regardant des livres. Et on enregistrait leurs réactions et leurs commentaires devant les livres. Et en fonction des commentaires, on décidait si votre livre était publié ou pas. Ciel ! Mais où sont les directeurs artistiques ? Il y aura toujours Paul, Jean, Georgette ou Yvette, qui dira « oui, mais franchement, ce livre… » Mais ce qui est important, c’est d’avoir un créateur qui ait une vraie envie, et non de créer des collections et des catalogues à remplir à tout prix… Un autre éditeur m’avait envoyé un texte qui était très moralisateur. Mon rôle à moi, c’est de raconter une histoire et de passer un moment ensemble. Je leur ai donc répondu « je ne peux pas illustrer ce texte ». Alors ils m’ont rétorqué « mais pas de problème, on peut enlever une partie ici et une autre là… » Mais les textes en rustine, je n’y crois pas du tout ! Parce que ce n’est pas un vrai écrivain qui a une vraie envie. Alex Cousseau, son texte ne s’explique pas vraiment, et ça m’arrange. C’est une compréhension corporelle des choses. On n’entend pas forcément avec les oreilles, on entend avec son corps, les vibrations, les sons, la longueur de la phrase, son rythme. Il y a toutes sortes de lectures possibles. Et la part de l’enfant, c’est de dire « je prends » ou « je ne prends pas ». Pour l’instant, j’ai un fiston qui est complètement passionné de mangas, je m’y suis mise, et j’adore ça ! Je pense comme Edwige Chirouter que c’est important d’aimer ce qu’on a envie de partager. J’ai emmené les enfants en vacances, avec des copains, en leur proposant de lire un chapitre tous les soirs. Les trois garçons répondaient « va mourir, nous on a nos mangas ». C’était un livre très fort, Le Livre qui dit tout, de Gus Kuijer à l’École des Loisirs. Donc j’ai commencé à lire et petit à petit, je vois les mangas qui se posent sur leurs genoux… Le lendemain on allait au restaurant, et le plus récalcitrant des trois me dit « c’est pas parce qu’on va au restaurant que tu ne vas pas nous lire un chapitre entier, hein ? ». Là je me suis dit « c’est gagné. » Parfois on peut lire, même si on ne comprend pas. Quel dommage qu’à l’école il faille toujours comprendre, toujours répondre à la demande… Moi j’ai redoublé, c’est un système infernal, très humiliant. Dans le train, je regardais une maîtresse qui corrigeait à côté de moi. Elle corrigeait en rouge. Et j’ai pensé bêtement « mais pourquoi rouge ? Pourquoi pas rose ?Rouge, c’est le feu rouge, ça veut dire “ tu ne passes pas ! Attends ton tour ! ” »

Même chose avec les horribles papiers blancs soulignés à l’ordinateur… Et pourquoi on ne demanderait pas à dix plasticiens très célèbres de faire du graphisme pour les papiers dans les écoles ? L’éducation esthétique, ça commence là ! Et parfois je me rends compte avec mes adultes que les choses ne sont pas évidentes. Et qu’après un an de cours avec moi, ils me disent voir les choses tout à fait différemment. Il y a 4 jours, dans une classe, je disais que je gardais l’émerveillement de l’enfance, et je voyais une petite fille devenir complètement radieuse en m’écoutant. Je trouvais ça absolument exquis.

Question : Votre propos au sujet de la façon de lire avec le corps me parle beaucoup. J’ai entendu l’autre jour une conférence de Bernard Golse, qui nous disait que le dauphin entend des sons à des distances incroyables, bien qu’il n’ait pas d’oreille. C’est sa peau qui est une immense oreille. Le tout-petit est lui aussi une immense oreille, probablement dès la vie intra-utérine. Pourquoi le petit bouge-t-il quand on lui lit des livres ? Parce que se mouvoir, c’est s’émouvoir. J’ai découvert votre œuvre tardivement, mais il y a quelque chose de cet ordre là que je pressentais sans le savoir.

Kitty Crowther : Moi qui n’entends pas bien, je suis très sensible au son. Mes cinq premiers livres ont été écrits en anglais, et Christiane et moi nous traduisions ensemble. Parce qu’il y a des mots ou des syntaxes que je ne connais pas. Donc elle me proposait les mots, et je choisissais surtout en fonction de leur sonorité. Je suis intuitivement convaincue que quelque chose se passe dans la vibration du son, la façon dont la voix est véhiculée dans les voyelles ou les consonnes est très intéressante. Même si je n’en joue pas, j’ai acheté un piano, et j’ai ce besoin de frapper les cordes pour sentir le son, comme un massage. La lecture, c’est affectif à la base. Je ne me suis jamais dit « je ne montre pas ce livre à mon bébé, parce qu’il ne va pas comprendre ». Je me souviens d’Élias qui a réagi à la lecture – parce que je lisais beaucoup au grand – et il a trouvé l’arme redoutable, c’était de refuser que je lui dise une histoire. Donc c’était un peu difficile. Il n’y avait que trois choses qu’il acceptait que je lui lise : les Teletubbies, [Pingu] et Tintin. Il devait avoir six mois, et c’étaient les trois seules choses que je pouvais lui lire. Il savait que j’avais un rapport fort avec les autres livres, et je pense qu’il essayait de me faire payer le temps que je passais avec le grand. C’est malin, un petit, c’est très malin…C’est Nadja avec Le Chien bleu qui a réussi à le « guérir » – mais je n’aime pas le terme « livre-médicament », parce que ça me donne un peu des boutons. À une époque, j’avais la prétention de juger les livres. Je détestais particulièrement les Martine, parce que je n’étais pas une adorable petite fille, j’étais une petite fille avec des lunettes, des appareils auditifs, des appareils dentaires etc. Mais je ne peux pas non plus rejeter les petites filles qui sont comme ça. Je parlais avec une maîtresse d’école qui était en admiration béate devant Marc Levy, dont elle attendait avec impatience le dernier livre. Et moi, je me suis dit « c’est peut-être une littérature un peu pauvre, mais qui suis-je finalement pour la juger ? » On peut trouver quelque chose dont on besoin dans ces livres. Quoi ? Je n’en sais rien. C’est la part de mystère. Et que ce soit avec les Teletubbies ou [Pingu], je me suis beaucoup amusée. Et pourquoi pas ? C’était le choix de mon enfant.

Question : Vous avez dit que vous vous inspiriez de mondes invisibles… quels sont-ils ?

Kitty Crowther : (rires) on va repartir pour une heure de débat ! Je pense faire partie de ces gens qui croient qu’il y a des pierres qui sont habitées. Si vous allez en Islande, lorsqu’on construit des routes et que par malheur il y a un rocher au milieu de la route, ils sont obligés de faire appel à un shaman pour demander aux fées l’autorisation de le déplacer. Et si la réponse est non, eh bien il faut détourner la route. Moi j’adore ça, j’ai besoin de vivre avec cette part de mystère qui est là. On n’a pas de réponse. Je suis toujours un peu perplexe devant les gens qui ne croient en rien. Je le respecte tout à fait, mais je me demande toujours comment ils gèrent l’infini. L’infini est tellement grand, on peut imaginer toutes sortes de choses dans cet infini… Mon père me disait toujours « si tu lis des livres, ce seront autant d’amis dans ta vie ». Et c’est vrai qu’il y a des personnages qui continuent à être présents, à ressurgir… Moi je crois aux fées, aux sirènes, aux centaures, aux Dieux… C’est tellement bien de se dire qu’il y a tant de choses qui sont habitées…

FIN

[1] Moi et rien, éditions Pastel, 2000

[2] Scritch, scratch, dip, clapote ! , éditions Pastel, 2002

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